Porta Nigra, ça va casser des briques ?

Nous vous en parlions rapidement au détour d’une news en janvier dernier : le duo star du début des années 2000, Kramer & Kiesling, nous prépare un nouveau jeu chez Eggertspiele pour l’imminent salon d’Essen 2015. Ce qui est passé un peu en dessous des radars, en revanche, c’est la localisation de celui-ci sous la houlette du partenaire français habituel d’Eggertspiele, j’ai nommé une nouvelle fois Gigamic. Quand on se pose deux minutes et qu’on jette un coup d’œil rétroactif à leur gamme « Expert » initiée il y a 3-4 ans, on se dit qu’il y a peu d’erreurs de casting (Trajan, Descendance, Keyflower, Gueules Noires…) et il devient assez difficile de refréner une curiosité certaine.

Architecture et majorité

Augusta Treverorum, aujourd’hui ville de Trèves en Allemagne (toute proche du Luxembourg), est fondée par l’empereur Auguste vers l’an 16 avant J.C. Embellie au fil du temps par des générations d’architectes romains, elle devient la plus grande métropole au nord des Alpes avec près de 80 000 habitants en l’an 300. Aujourd’hui encore, l’impressionnante Porta Nigra (« Porte Noire » en latin) témoigne des prouesses réalisées à l’époque.

En tant qu’architecte au service de l’empereur, vous supervisez la construction d’ambitieuses réalisations.

Le joueur qui atteint le plus grand total de Points de Victoire devient bien évidemment le plus grand architecte romain de la galaxie au nord des alpes, ce qui n’est rien à côté du fait de remporter la partie.

Pas tellement étonnant si ce genre de pitch vous dit quelque chose : malgré l’effort pour se rattacher à un créneau historique pointu, malgré les agréables illustrations de maître Menzel pour nous immerger dans une ambiance romaine, nous voici face à un jeu d’intérêt essentiellement mécanique, et dont les principes fondateurs n’ont rien de foncièrement novateur.

Etat des lieux

Chaque joueur débute la partie copieusement outillé :

  • 1 figurine en carton « Maître d’œuvre »
  • 5 meeples « Romain » (10 autres à sa couleur restent en réserve)
  • 20 sesterces (le nerf de la guerre)
  • une plaquette individuelle toute en largeur
  • 1 jeton Torche qui représente une action supplémentaire possible
  • une main de 2 cartes « Action » piochées aléatoirement depuis un deck personnel identique pour chaque joueur

 

Le plateau de jeu divise la cité de Augusta Treverorum en 4 quartiers, qui proposent chacun :

  • un marché aux briques d’une couleur spécifique. Les briques sont le matériau de construction unique du jeu, qui se décline en 5 couleurs échelonnées de 1 à 5. Physiquement, elles se matérialisent par des étages carrés en plastique rappellant furieusement Torres, mais la comparaison s’arrête là. Comme ces briques sont toutes grises dans la boite, c’est leur position dans le jeu (sur le plateau central comme chez les joueurs) qui donne virtuellement leur couleur.

  • un projet de bâtiment, là encore différent dans chaque quartier : Basilique, Amphithéâtre, Mur d’Enceinte et bien entendu Porta Nigra sont ainsi au programme. Un même bâtiment est composé de plusieurs emplacements disposés selon un schéma particulier. Initialement vides, ces emplacements sont destinés à accueillir les éléments de construction des joueurs, c’est à dire des piles de une à huit briques.

 


Quartier de l’Amphithéâtre, où l’on achète des briques jaunes

Déroulement

Le jeu se décompose en 2 manches (ou 3 manches à deux joueurs). A son tour de jeu, le joueur actif joue l’une des deux cartes Action qu’il a en main. Une fois que celle-ci est résolue, il refait sa main à deux cartes en piochant dans son deck. La manche se termine lorsque tous les joueurs ont joué l’exhaustivité de leurs cartes Action (8 tours à 3 joueurs par exemple). Ultra-simple jusque là, non ?

Si tous n’obtiendront pas leurs cartes Action dans le même ordre, l’ensemble des actions disponibles sur la manche sera strictement le même pour chacun. Point de notion de développement ici, mais plutôt une histoire de timing et d’opportunités.

Venons-en aux actions. La subtilité des cartes Action, c’est de proposer du choix. Elles combinent en effet plusieurs paramètres :

  • selon le nombre de Torches présentes dans la partie basse de la carte, le nombre d’actions accordées sera de 2 ou 3. Mais on peut aussi décider d’utiliser un ou plusieurs jeton(s) Torche en sa possession pour effectuer une action supplémentaire par jeton.
  • on ne fait pas n’importe quelles actions, on est restreint aux icônes d’action de la carte, dont le nombre varie là encore entre 3 et 5. Mais attention, chaque icône ne peut être exécuté qu’une unique fois par tour ; on le recouvre d’un marqueur une fois résolu afin de s’y retrouver.

 

Si vous avez tout bien suivi, vous aurez compris que ça fait quand même un petit paquet de combinaisons possibles au moment de décider quoi faire.

Les actions en détail

Acheter une brique : il s’agit acquérir une et une seule brique dans le marché d’un quartier, à la condition que ledit marché en propose. En effet, un système d’offre aléatoire fait varier le stock disponible dans les différents marchés, qui sont réapprovisionnées uniquement lorsque le total toutes couleurs confondues descend sous un certain seuil. Si l’icône d’action concerne une couleur actuellement épuisée, on peut alors acheter la couleur disponible de son choix.

De plus, l’achat ne peut se faire qu’en dépêchant son Maître d’œuvre dans le quartier du marché concerné, sachant que le brave homme se déplace dans le sens les aiguilles d’une montre et que lui faire rallier le quartier suivant coute invariablement 1 sesterce.

Finalement, reste encore à régler le prix de la brique proprement dite, qui va de 1 à 4 sesterces pour les couleurs de base. La cinquième couleur « joker » est la brique blanche. On peut se la procurer depuis n’importe lequel des quatre quartiers, mais elle vaut la bagatelle de 5 sesterces l’unité.

Placer un élément de construction : c’est l’action qui permet de convertir les briques accumulées en points.

Là encore, la présence du Maître d’œuvre dans le quartier ciblé est requise. Le joueur doit alors choisir un emplacement de construction libre du bâtiment, y empiler des briques dans la quantité et de la couleur demandées par l’emplacement, et coiffer le tout d’un de ses meeple Romain, signant ainsi sa participation pour l’éternité. Les briques blanches peuvent remplacer n’importe quelle couleur.

En plus de prendre position pour le décompte final de majorité, cette construction rapporte :

  • systématiquement, un certain montant en PV
  • éventuellement une carte « Construction » bonus. Pour cela, il faut avoir respecté la combinaison couleur + bâtiment de l’une des 6 cartes de ce type qui sont exposées en permanence pour tous les joueurs. C’est donc la course.
  • une récompense « Maître d’œuvre » pour chaque nouveau multiple de 3 briques dépassé par le joueur (au total sur ce bâtiment). La nature de la récompense varie selon le quartier : 1 Torche + 1 Romain, 1 brique blanche, etc.

 

Gagner de l’argent : de 3 à 5 sesterces selon le montant figurant sur l’icône Action

 

Prendre un jeton Torche : il s’agit ni plus ni moins que de thésauriser une action pour un tour ultérieur. Un jeton Torche peut également être transformé à tout moment en 1 sesterce, ce qui n’est pas optimisé mais peut venir compléter un paiement critique.

 

Prendre un jeton « Influence » : ces jetons donnent droit à des actions Influence à volonté et à tout moment lors de son tour, hors scope de la carte Action. Ces actions Influences sont de 3 sous-types:

A) contre 2 jetons Influence, prendre 1 Romain de la réserve.

B) contre 2 jetons Influence, réaliser une action « Placer un élément de construction ». Ce n’est évidemment pas optimisé là encore (puisqu’on paye l’équivalent de deux actions pour en prendre une), mais c’est une roue de secours pour déclencher cette action cruciale quand elle vient à manquer. Construire est quasiment la seule action qui score, c’est donc votre principale finalité.

C) contre 1 à 3 jetons Influence, prendre une des 6 cartes « Honneur » exposées. Il s’agit de bonus immédiats (sesterces, Torches, actions) ou de points bruts en fin de partie.

Siffler en décomptant

A la fin des manches intermédiaires, tous les joueurs obtiennent un bonus de manche : il s’agit d’un nombre de sesterces et/ou PV d’autant plus important qu’on a de briques construites à cet instant sur le plateau. La répartition entre sesterces et PV est à la discrétion du joueur, on peut mixer comme on l’entend. A vous de voir s’il vaut déjà mieux prendre des PV à ce stade ou si des sesterces pourraient vous valoir plus.

A la fin de la partie, c’est le moment du grand décompte. Aux points déjà marqués s’ajoutent :

  • les ressources restantes : 1 PV pour 3 sesterces et pour chaque Romain, Torche, jeton Influence et brique.
  • les séries de cartes Construction : 2/6/12/20 PV pour 1/2/3/4 cartes Construction concernant des bâtiments différents (la couleur n’importe plus ici).
  • les cartes Honneur éventuellement acquises, pouvant monter jusqu’à 56PV si vous avez joué l’Influence à fond.
  • le meilleur pour la fin : selon des règles propres à chaque bâtiment, les joueurs majoritaires au sein de certaines sous-parties marquent des points en conséquence.

 


Exemple : dans la Basilique, les majorités s’évaluent pour chacune des lignes A et B.
Le joueur le plus présent en nombre de briques marque 12, le second 6.

Essen is coming

Visiblement, le thème de Porta Nigra est une bien mince façade. C’est un prétexte à une énième récolte de ressources, destinées à être converties en PV, le tout de manière optimisée. Il ne semble pas non plus particulièrement original sur le plan mécanique, ne proposant rien de bien surprenant. Tout au plus, en cherchant bien, apparaissent quelques mini-trouvailles ou variations d’idées, réagencées au milieu d’ingrédients plus que classiques.

Alors quel intérêt ? Il est difficile d’être catégorique sur ce titre en particulier avant d’y avoir joué, mais ce n’est pas non plus la première fois que nos deux compères d’outre-Rhin nous font le coup. En fait, ce nouvel opus parait se situer dans la droite succession de leurs titres de ces dernières années. K&K continuent ainsi à triturer et redécliner le jeu d’optimisation à l’allemande, dans tout ce qu’il a d’épuré et classieux. Pas hyper spectaculaire, peut être, mais probablement efficace.

Le matériel en 3D devrait par ailleurs être un plus agréable, même si cette dimension n’a pas de rôle mécanique autre que de faciliter la visualisation des forces en présence en vue du décompte.

Au passage, les lecteurs de la Mécanique du jeu auront peut être noté l’intéressant dilemme proposé ici entre spécialisation et généralisation. Les enjeux à long terme (majorité et récompense « Maître d’œuvre ») encouragent clairement à se concentrer sur quelques bâtiments, alors que de manière contradictoire, les opportunités sur les cartes Construction pourraient inciter à toucher un peu à tous les bâtiments.

Quoiqu’il en soit, si vous êtes client du style, si vous avez aimé Les Palais de Carrara, Gueules Noires, Nauticus ou encore Asara, alors le petit dernier de la lignée pourrait vous plaire. On retrouve d’ailleurs dans ces jeux un élément fondateur commun : la déclinaison de matériaux en une échelle de prix et qualité croissante. Chez un auteur différent (mais non des moindres), le calibre intermédiaire et le type de gameplay centré vers l’optimisation plutôt que le développement le rapprochent d’un Staufer Dynasty et d’un Firenze par exemple.

Si en revanche tous ces titres vous ont laissé – pour rester courtois – indifférent, alors j’ai bien peur qu’il y ait peu de chances que Porta Nigra déclenche une vocation chez vous.

Un jeu de Wolfgang Kramer et Michael Kiesling
Illustré par Michael Menzel
Edité par Eggertspiele, Pegasus Spiele et Gigamic
Pays d’origine : Allemagne
Langue et traductions : Allemand, Anglais, Français
Date de sortie VF : Essen 2015
De 2 à 4 joueurs
A partir de 12 ans
Durée : 60-90 min

 

Commentaires Ludographie des principaux K&K

Adventure Land (2015) [?]
Porta Nigra (2015)
Linko! (2014)
Gueules Noires (2013)
Nauticus (2013)
Les Palais de Carrara (2012)
Artus (2011)
Asara (2010)
Tikal II (2010)
Cavum (2008)
Celtica (2006)
That’s Life! / Verflixxt! (2005)
Maharaja (2004)
Mexica (2002)
Java (2000)
Tikal (1999)
Torres (1999)

 

4 Commentaires

  1. Photo du profil de morlockbob
    morlockbob 16/09/2015
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    Un jeu qui triture les méninges, un vrai…..ce sera comme une bouffée d’air au milieu de tous ces trucs minima fun court familial tro drôle… je note

  2. Photo du profil de Zuton
    Zuton 16/09/2015
    Répondre

    J’ai seulement joué à Asara dans la ludographie des auteurs , jeu qui m’avait conquis d’abord visuellement au FDJ Cannes 2012 jusqu’au point de l’acquérir suite à l’essai au salon, puis ensuite par sa mécanique et son format poids moyen voir léger qui passe toujours bien entre joueurs de différents horizons.

    Je partage ton point de vue sur Gigamic qui offre de bons jeux dans cette gamme.

    Tout ca pour dire deux choses :

    1/ ce Porta Nigra pourrait bien me plaire sans en mettre plein la vue (aucun buzz décelé et je l’ai découvert juste avant ton article) et sans en attendre des miracles non plus.

    2/ très bien vu la ludographie des auteurs en fin d’article qui permet de se faire une idée rapide du style des auteurs à travers leurs autres productions ludiques 🙂

    Et donc merci pour l’article !

  3. Photo du profil de Grovast
    Grovast 17/09/2015
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    My pleasure 🙂

    Ca parait être un soupçon au dessus Asara en terme de calibre/complexité, mais les deux jeux sont assez comparables en effet (il y a quelques points communs assez amusants à lister). Je ne le sortirais pas avec n’importe qui quand même.

  4. Photo du profil de TheGoodTheBadAndTheMeeple
    TheGoodTheBadAndTheMeeple 17/09/2015
    Répondre

    Ayant deja joue tous les ancetres

    Maharaja (2004)
    Mexica (2002)
    Java (2000)
    Tikal (1999)
    Torres (1999)

    j’adore le couple. Cependant j’ai Nauticus et il ne sort jamais malgre le fait que ce soit un excellent jeu donc je reste sceptique sur Porta Negra. On y jouera, mais si c’est aussi froid que Nauticus, pas d’achat.

    Par contre les ancetre tels Tikal et Torres sont des jeux qui sortent tellement ils sont bons ! Les autre sont justes des K&K OK.

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