On a fabriqué un jeu en France… L’Empereur

Florent Toscano, le petit éditeur Lyonnais (Pompom, Il était une forêt, Hop le j’ton, le Bois des Couadsous…) a réalisé lui-même un petit reportage sur la fabrication de son dernier jeu, l’Empereur, permettant à chacun de découvrir cette chose rare que sont les coulisses de la production d’un jeu. D’autant plus rare, que toutes les étapes clefs de fabrication ont ici lieu en France, avec un coût écologique pour ainsi dire réduit au maximum. Il s’agit en effet d’un engagement militant de chaque instant pour cet éditeur qui promet des jeux 100% made in France en minimisant les transports abusifs, et en travaillant avec des entreprises qui assurent un certain respect de l’environnement

L'Empereur-jeux-opla-ludovox

Le reportage décline la fabrication des divers éléments (du fond de la boîte aux manchots de bois en passant par le couvercle ou les cartes) et voir toutes ces étapes une à une permet vraiment de prendre conscience du nombre d’efforts nécessaires à la concrétisation d’une idée de jeu. Pour Toscano, il faut parfois renoncer à des envies de gameplay, à des concepts ludiques, parce qu’ils ne seront pas concevables de manière écologique. « Ça force à bosser différemment. J’entends souvent : « ça ne me fait pas plaisir, mais pour celui-là, je vais être obligé de le faire en Chine ». La possible faisabilité passe souvent avant le bon sens, l’éthique. On peut tout, alors on fait tout. » Mais ce monde de « confort absolu et d’immédiateté » est une illusion. La facture tombe forcément, à un moment, quelqu’un part. 

reportage

Fabriquer un jeu de manière éco-responsable s’avère bien plus qu’une contrainte, c’est une véritable philosophie. D’ailleurs Florent Toscano ne le fait pas tant pour défendre quelque chose que pour « être d’équerre avec moi-même » dit-il. Effet collatéral, on mesure instantanément aussi la transparence à laquelle nous sommes habitués (proche du zéro, malgré quelques effets d’annonce ici ou là) en tant que consommateurs de ces produits culturels. Même Toscano, lui si dédié à sa cause, ne sait pas d’où viennent certaines matières (encres, colles…) utilisées dans ses jeux, mais il déclare qu’il se penchera sur la question : « Je fais confiance aux fabricants. Peut-être ne devrais-je pas… Mais ça fait partie des investigations que je me dois de faire pour avoir un suivi total. Mais c’est énormément de boulot, car les chaines entières sont alambiquées et compliquées. Je ferai ça, un jour ! » promet-il. C’est dire si le secteur ludique a de la marge de progression sur cette question, qui devient d’autant plus importante que la production va toujours crescendo.   


empereur

Le reportage nous fait découvrir plusieurs entreprises françaises qui s’attellent à leur tâche avec une démarche environnementale expérimentée, en commençant par « Pure impression » l’imprimeur des Jeux Opla situé dans l’Hérault, qui s’occupe des livrets, de la disposition des pages à l’impression, au découpage, sans oublier le pliage, l’agrafage, jusqu’à l’expédition, direction RCI à Roman sur Isère, là où on assemblera le jeu. « Non seulement ils sont adorables, compétents et arrangeants, et en plus leur démarche est exemplaire. C’est une vraie volonté pour eux. » explique Florent. 

 

Tankers, le coeur du problème

Plus on travaille dans un secteur géographique proche, plus on limite l’impact carbone. « Je redis toujours ce chiffre : les vingt plus gros tankers qui circulent dans le monde impactent à eux seuls autant que l’intégralité du parc automobile circulant mondial ! Et il n’y en a pas vingt, qui flottent de par les mers du monde en continu, mais plusieurs milliers ! C’est un vrai point crucial. » commente-t-il. Pour vous en convaincre, regardez cette carte interactive qui permet de visualiser le trafic international maritime. Choisissez votre type de bateau et observez le ballet hypnotisant des points colorés autour du globe. Toutes ces petites fourmis qui s’agitent : conteneurs, pétroliers,… C’est vous, c’est nous. Or, la pollution des transports maritimes est nettement plus dangereuse que celle du transport automobile. Il s’agit essentiellement de fioul lourd qui retombe ensuite en pluies acides à l’origine de 60 000 décès prématurés par an en Union Européenne (source). 

 

transport

Photo tirée de l’article du Monde Planète (cf sources)

 

Pour les sous-bocs d’un de ses prochains jeux (Poc !), Florent Toscano a bien failli passer par un fabricant de Belgique, exceptionnellement en dehors de son périmètre habituel. « Ce qui n’est pas du coup déconnant environnementalement parce que c’est carrément à côté de la France, et que nos jeux sont vendus là-bas tout bien comme il faut, et qu’en plus je kiffe bien la Belgique et les gens qui la remplissent. Puis, finalement j’ai quand même trouvé normalement en France ! ».

Toscano ne défend pas tellement l’idée d’un protectionnisme français, même s’il trouve juste un peu plus « pertinent de filer des ronds à des gens qui sont les premiers acheteurs potentiels » précise-t-il. « Les emplois ne sont pas plus importants en France que dans n’importe quel pays. Je veux que tout le monde partout vive équitablement. Le savoir-faire français est le même qu’à plein d’endroits. On a des zones de force et des faiblesses. La Nature, elle, en revanche, elle est commune à tout le monde, et est impactée chaque jour plus par nos activités. Et ça va empirant. Parce que quoi qu’on entende, tout s’aggrave dans le sens d’une détérioration de notre planète. Alors si je devais défendre un truc, ce serait avant tout notre planète, et quitte à faire quelque chose qui n’a pas de sens, autant le faire le moins salement possible, puisqu’on ne peut pas le faire complètement proprement… » nous explique-t-il.

Les cartes-tuiles de l’Empereur sont conçus avec le même papier utilisé pour le Bois des Couadsous, fabriqué dans le Doubs, chez Simon Graphic. Dans le reportage, on peut voir les planches imprimées qui seront découpées et assemblées ensuite par de drôles de machines. Et puis viennent les petites stars du jeu, quatre manchots en hêtre, eux fabriqués dans une tournerie du Jura. Les premières propositions de Bony, l’illustrateur, ont été repensées pour baisser en coût et gagner en solidité. Un gabarit exact a permis de faire la découpe de la silhouette dans une raboteuse. On voit de grandes tiges de manchots en bois brut affleurer de la machine, pour être ensuite découpées, générant ainsi une véritable « marche de 20 000 empereurs ». Après cela, ils seront encore poncés, travaillés, teintés. La tournerie de Marc Patel, qui avait conçu les éléments de Hop la puce et Hop la jeton, prépare quant à elle les 30 000 jetons de l’Empereur, et ce, à la main s’il vous plait. Oui oui, les 30 000 jetons, à la main. 

Screenshot_4

Le bois (du hêtre donc), lui, provient de forêts autour de Lons-le-Saunier, dans le Jura. Il est débardé, bûcheronné par des entreprises locales et travaillé à la scierie Vuitton, juste à côté, avant d’arriver à la tournerie où les manchots sont fabriqués. Ainsi les étapes clefs sont certifiées Pan European Forest Certification (PEFC) et tout demeure dans une zone hyper localisée. C’est une grande satisfaction pour Florent Toscano d’avoir ainsi toute sa chaîne concentrée sur quelques dizaines de kilomètres carrés. « Pour moi, on n’est pas loin du schéma rêvé. » nous confie-t-il.

L’éditeur de jeux a la possibilité d’effectuer un partenariat éco-responsable en faisant le choix d’une imprimerie certifiée PEFC et/ou FSC (labels assurant la gestion durable de la forêt). C’est aujourd’hui possible, d’ailleurs une entreprise comme Simon Graphic détient la double certification par exemple. Mais pour Florent, le label n’est pas toujours très significatif en lui-même. « Je ne suis pas attaché à ce que tout soit défini, labellisé, car ça ne fait pas tout. FSC, c’est mieux que PEFC. Mais je sais que les deux restent décevants. On en avait parlé avec Francis Hallé [un des plus grands botanistes du monde, à l’origine avec Luc Jacquet du film Il était une forêt, avec qui Florent a travaillé pour le développement du jeu éponyme]. » En effet, le recours aux labels ouvre parfois la porte à des situations absurdes. Ne vaut-il pas mieux utiliser du bois local PEFC que du bois FSC que l’on fait venir de Suisse ou d’Allemagne par exemple…? Pour Florent, il n’y a pas photo, il faut travailler localement.

reportage-2

 

Puis sont confectionnées les boîtes en elles-mêmes (fond, couvercle, cale pour placer les cartes au centre de la boîte), et une fois que tout a été fabriqué, il faut assembler les éléments (à la main) avant la mise sous film, qui sera chauffé et plaqué sur la boîte (pour que vous puissiez le déchirer avec délectation). Tout au long de la chaîne, il y a une multitude de points de contrôle pour que chaque boîte offre strictement le même matériel. Toscano souligne qu’il a eu zéro cas de SAV sur l’Empereur. On apprend au passage qu’une boîte sur les 5 000 recèle un empereur bonus avec un petit message… En fait, celui qui tombera dessus pourra remporter tous les jeux Opla. 

cale-au-fond

 

À l’étranger

Et comment ça se passe pour exploiter ses jeux à l’étranger ? Jeux Opla vend directement ses licences pour que les produits soient fabriqués sur place. Du coup, il fait fabriquer en Chine ses jeux vendus aux éditeurs chinois sous licence. Quand nous lui demandons comment il vérifie que les éditeurs étrangers fabriquent les jeux localement, il nous répond : « Je fais confiance. Peut-être encore une fois ne devrais-je pas. J’aime pas transiger mais j’aime bien faire confiance ! ».

Tout, pourvu qu’on évite les voyages en bateau. Toscano a bien eu des propositions alléchantes pour aller exploiter ses jeux sur le marché US ou asiatique, mais quand les conditions environnementales n’étaient pas respectées, il a préféré décliner. Des choix difficiles à tenir pour la trésorerie d’un petit indépendant, mais qu’il assume. Le grand moment de bonheur, c’est quand il parvient à convaincre un éditeur étranger de produire un jeu à sa façon. Le cas récemment, par exemple, d’Eagle Gryphon Games qui édite Le Bois des Couadsous aux Etats-Unis. Exceptionnellement le produit est conçu sur place.

Florent ne parvient pas toujours à comprendre pourquoi c’est une impasse dans tant d’autres situations. « Un éditeur canadien voulait nous signer des jeux et était intéressé par nos demandes, à savoir par une production locale (ce qu’il ne faisait jusque-là pas du tout), alors il a cherché plein de moyens, très motivé. Ce fut vain, et on n’a finalement pas travaillé ensemble car impossible pour lui de faire fabriquer le jeu localement. Le Bois des Couadsous : vingt-cinq cartes dans une boîte. D’ici, bêtement, on peut se dire que ce pays, paraissant plein d’arbres en bois, que ça doit pas être si hard d’y fabriquer du papier et du carton ! Au-delà de stupides évidences, plein de paramètres nous échappent… ».

 

Jeux Opla

Jeux Opla

 

 

À voir aussi :

► reportage en VO sur la fabrication de jeux de société chez Ludofact

► Site des jeux Opla

► Fiche de jeu L’Empereur

 

4 Commentaires

  1. Photo du profil de atom
    atom 20/06/2017
    Répondre

    J’ai adoré ce reportage, ou plutôt je devrais dire ces reportages. La vidéo réalisé par Mr Toscano qui va a la rencontre de tous ces gens qui participent a la fabrication de son jeu. On voit comment sont fabriqués chaque pièces. Les choix qui sont faits. Jusqu’à la réalisation de LA boite, ou plutôt les boites car il faut rentabiliser et donc profiter d’une impression pour refaire certaines boites.
    J’ai aussi adoré le reportage écrit, l’échange avec l’éditeur auteur, les choix faits la aussi, mais en terme d’éthique (ouh le vilain mot) cette volonté de faire du local parce que c’est simplement logique. cette volonté d’être cohérent dans sa démarche même si ça coute. Les limites de la démarche.  Et je me vois moi joueur plus qu’intéressé par ces questions la, qui fait le choix de consommer local sans se poser de questions pour ce qui concerne l’alimentaire et qui veut du toujours plus dans ses jeux. Et je vois ces gros tankers …

  2. Philippe 25/06/2017
    Répondre

    Démarche à saluer, tant sur le fond (réduction de l’empreinte écologique) que sur la forme (documentaire de vulgarisation et d’explications).

    il me manque 1 petite explication : pourquoi ne pas avoir fait fabriquer les manchots et les pions en bois dans la même menuiserie ? Vu de loin on pourrait croire que c’est possible… Alors impératif technique, choix économique ou volonté de répartir le travail ?

    Encore bravo, je pense que je vais passer à la boutique préférée…

     

    • Photo du profil de Shanouillette
      Shanouillette 26/06/2017
      Répondre

      Bonjour, la réponse est simple : choix économique ! les jetons étaient moins chers chez l’un..

Laisser un commentaire