My City – Mémoire de la terre

Reiner Knizia, sans doute le plus prolifique des auteurs de jeux, revient sur le devant de la scène avec My City qui arrive tout droit des contrées germaniques. Avec près de 20 jeux sortis en 2020 et déjà une dizaine de programmés pour 2021 (selon BGG), était-il jamais parti ?

Ce créateur génial se lance dans l’aventure legacy et on peut dire que cela lui a réussi car le jeu, à peine sortie en Allemagne (juin 2020), était en lice pour le Spiel des Jahres, au final remporté par Pictures (on vous en parle ici) de Daniela et Christian Stöhr.

Sa nouvelle création, pour 2 à 4 ludistes, attise le buzz et les convoitises, mais pourquoi donc ? Est-ce son temps de jeu court, environ 30 min par partie ? Est-ce sa mécanique simple et efficace à base de polyominos ? Peut-être sont-ce les enveloppes scellées, Legacy oblige, qui attisent la curiosité ?
Décortiquons tout cela ensemble.

C'est parti !

C’est parti !


Plan de construction

“Après un long voyage, vous atteignez enfin un nouveau territoire qui semble propice à la construction et au développement de votre cité. Vous ne perdez pas de temps et vous vous lancez immédiatement dans cet ambitieux projet.”

Les enjeux narratifs sont vite lus, vite balayés, ce n’est pas avec un scénario pareil que My City va nous transporter, à moins que vous ne soyez passionnées par le BTP et entrepreneuriat, mais bon nous ne sommes pas là pour juger vos goûts. C’est bien dommage tout de même car ce thème de l’industrialisation, bien que certainement un brin poussiéreux, aurait aussi pu être utilisé pour questionner ses dérives plutôt que juste servir de justification mécanique sans réelle réflexion derrière.
Côté mécanique justement, l’originalité ne prime pas non plus : on est dans de la pose de polyominos. Ce mécanisme est apparu, dans les jeux de société, il y a une vingtaine d’années avec des jeux comme Les Princes de Florence (plus édité aujourd’hui) ou encore Blokus, des opus qui ont su conquérir le cœur des ludistes et qui continuent à être de très belles références du genre.

Retour en arrière…

Ces petites tuiles aux forme variées, nous rappelant Tetris, sont remis sur le devant de la scène en 2014 par Uwe Rosenberg avec son jeu Patchwork, depuis on a le droit chaque année a un petit lot de jeux de polyomino qui utilisent cette mécanique de façon plus ou moins originale. Rien qu’en 2020 on aura retenu : Cartographers, pour les accros de Roll & Write, Kingdom Rush, inspiré du jeu vidéo mobile, L’Antre du Roi de la Montagne, pour les Trolls, ou encore The Magnificent et ses campements. Eh bien attention les yeux, la révolution est en marche, My City arrive et… Non, définitivement ce n’est pas Reiner qui viendra rafraîchir le genre. Bien au contraire, il est resté dans ce qui se fait de plus épuré dans le genre, mais peut-on vraiment lui en vouloir ?

 

Dans ce jeu, les challengers possèdent tous le même ensemble de 24 tuiles à disposer sur leur plateau.
À la manière d’un loto, on révèle une carte au centre de la table qui définit quelle tuile va devoir être posée durant ce tour en respectant les quelques contraintes du jeu :

  • La première tuile doit être posée au bord de la rivière, qui traverse le plateau ;
  • Les tuiles suivantes doivent forcément être adjacentes à une tuile précédemment posée ;
  • On ne peut pas recouvrir une autre tuile ou sortir de la zone de jeu délimitée par les plaines (les cases vert clair) ;
  • On peut faire pivoter une tuile mais pas la retourner ;
  • Un polyomino ne peut pas être à cheval sur la rivière, il doit être d’un coté ou de l’autre.

 

On regroupe les couleurs

 

Avoir choisi cette épure de gameplay fait de My City un jeu aux bases solides et abordable pour toutes et tous ! Les novices se feront une joie de ne pas avoir vingt pages de règles à assimiler et retenir en se lançant dans l’aventure, alors que les plus expert·e·s se feront plaisir à faire des statistiques et imaginer les multiples possibilités dans leurs têtes. Car pour celles et ceux qui ne l’avaient pas encore compris, on est en présence d’un puzzle où il faudra, en respectant les règles cités juste au-dessus, arriver à faire tenir le plus de polyominos possible sur son plateau, au risque de perdre trop de points de victoire. 

Ces derniers sont calculés en fin de partie, lorsque les 24 cartes, représentant les 24 tuiles, ont été tirées, ou que tout le monde s’est arrêté. On procède alors au décompte de points, qui se traduit essentiellement par des points négatifs pour toutes cases non recouvertes, sauf pour celles avec les arbres, qui rapportent quelques rares points de victoire.
Ce système de scoring amène, surtout lors des premières parties, à un score qui peut frôler le zéro voire le négatif, comme dans Patchwork. Cette sévérité fait peser sur la partie une appréhension commune, une tension partagée.
Mais c’est cette quintessence qui fait la richesse de ce jeu, les challengers doivent faire des choix qui influenceront indéniablement la pose des prochaines tuiles qui seront tirées. Ce casse-tête personnel asservi par un tirage de cartes communes apporte tout le sel aux parties.

Lorsque l’on révèle une carte, on se retrouve donc à plonger son nez sur son plateau de jeu. Certaines personnes autour de la table vont alors jubiler car c’est la tuile parfaite, ou, au contraire, sentir les gouttes de sueur perler car il va falloir faire des concessions pour poser cette maudite tuile tout en cherchant à ne pas se bloquer pour la suite du jeu. Hé oui, un plan ne se déroule jamais sans accrocs ! Malgré tous ces efforts, ne vous attendez pas à exploser le compteur de score non plus, le jeu ne vous récompense que peu de ce côté-là. Ce n’est pas grave : soyez surtout content·e de faire mieux que vos adversaires.

La mémoire de la terre

Mais avec tout ce que je vous ai dit plus haut, je ne vous ai décrit qu’un fragment de My City, car cet opus surfe sur la vague en offrant une expérience Legacy. Mais si, vous connaissez forcément ! Les participant·e·s vont devoir s’investir, émotionnellement et temporellement parlant, dans ce genre de jeu où une partie va avoir un impact sur les suivantes à coup d’autocollants et de gribouillis à apposer sur le plateau de jeu. Ici, chacun a sa cité. Son plateau, ses tuiles.

En début d’aventure le plateau et les tuiles de chacun sont identiques, quelques rochers, dix arbres, une montagne à gauche, une forêt à droite et surtout une rivière qui vient diviser le plateau en deux parties. C’est parfait pour appréhender les mécaniques du jeu, un plateau simple, avec peu d’informations et d’objectifs, mais qui demande déjà de se remettre en questions à chaque tirage de carte. Au bout de la première partie cette similarité va disparaitre avec les autocollants que vous apposerez sur votre plateau personnel. Ce sera maintenant à vous de décider comment faire évoluer votre plateau en positionnant ces modificateurs aux endroits qui leur semble stratégique par rapport à leur approche du jeu.

La partie est gagnée ?

 

Après l’utilisation du polyomino vue et revue, mais proposée dans sa version la plus épurée, Reiner Knizia cherche à nous séduire avec cette fameuse “expérience Legacy” qui est la tendance de ces dernières années. Encore une fois, on ne peut pas crier à l’originalité, surtout qu’en général, ces jeux qui évoluent de partie en partie proposent une aventure narrative avec des rebondissements scénaristiques. Alors qu’ici, la narration n’a aucun piment, elle se résume à deux maigres phrases lors de l’ouverture des enveloppes.
Malgré tout, on se laisse vite prendre au jeu, car l’auteur a su tirer profit de ce format pour apporter une petite nouveauté à chaque partie. Et puis le fait que les 8 chapitres du jeu soient répartis dans des enveloppes scellées, on ne va pas se le cacher, ça donne une envie folle d’aller les ouvrir.

 

La partie est perdue ?

 

C’est donc durant 24 parties, réparties en 8 chapitres/enveloppes, que les challengers vont découvrir de nouveaux mécanismes, coller des autocollants, cocher des cases sans réellement savoir où cela mène. Enfin pas vraiment, on sait que ce sont les points de victoire finaux mais on ne sait pas réellement à quoi s’attendre par la suite. Au final, le seul objectif qui est vraiment donné en début d’aventure est de remporter la partie en cours.
Cela pourrait être perçu comme négatif mais en réalité, c’est très plaisant de ne pas se soucier d’autres choses que les objectifs de la partie en cours, de ne pas savoir à l’avance l’influence que l’on va avoir sur nos parties futures en collant des autocollants sur notre plateau.

De plus, comme je le disais plus haut, chaque partie apporte sa petite originalité, avec des ajouts matériels, des mécanismes ou objectifs supplémentaires. Les joueurs et joueuses enchaînent donc les parties mais jamais ces dernières ne se ressemblent. C’est quelque chose de très positif pour ce jeu qui au premier abord, avec ses règles simples, pourrait faire penser que l’on va se lasser au bout de 3 ou 4 sessions, et laisser la boite prendre la poussière sur leur étagère, comme cela arrive de temps en temps avec les jeux évolutifs, on le sait tous, arrêtez de vous mentir à vous-mêmes 😉 .

Une fois les 24 parties terminées, le recto de votre plateau vous servira plus qu’à vous remémorer votre aventure passée. Mais au verso, vous trouverez un plateau de jeu tout propre, appelé “le mode Éternité ». Cette face est destinée aux ludistes qui souhaitent encore passer quelques heures dans l’aventure My City, ou si vous voulez faire découvrir le jeu à d’autres. Il est bien précisé dans la règle du jeu qu’il faut avoir au moins fait les deux premiers chapitres avant de jouer avec ce plateau de jeu. Non pas parce que vous ne comprendrez rien, les règles sont bien rappelées sur la double page destinée à ce mode dans le livret de règles, mais plus pour ne pas entacher le plaisir de la découverte du matériel ou des règles que vous découvrirez tout au long du mode Legacy.

Les mignardises ludiques

 

Les perdantes seront les gagnantes

Cette campagne justement, parlons en un peu. Ne criez pas tout de suite “au spoil !”, je ne vais rien vous révéler des surprises qui vous attendent dans ce jeu, mais plutôt vous parler de notre expérience et notre point de vue sur cette dernière.

Un des aspects qui peut souvent rebuter dans ce type de jeu, c’est les règles. Enfin plutôt les surcouches de règles qui apparaissent au fur et à mesure des parties.

Dans My City, chaque enveloppe annonce des changements directement indiqués. Difficile de passer à côté de la thématique (Chapitre 2 : Les églises, Chapitre 3 : L’inondation….). On se doute bien que l’on va découvrir soit du nouveau matériel, de nouvelles règles voire des autocollants qui combleront les zones vides sur les bords des plateaux de jeu. Nous n’avons pas trouvé ces ajouts trop lourds pour la suite. L’auteur a bien fait les choses : certaines contraintes liées à des règles antérieures sont peu à peu gommées, voire carrément supprimées. Avec les jeux Legacy, il faut s’attendre à des ajouts de règles, des modifications de jeu. Cet opus-ci ne déroge pas à la règle mais sait s’arrêter quand la superposition de règles devient trop conséquente. De plus, dans chaque enveloppe on retrouve une fiche récapitulant toutes les informations nécessaires sur le scoring de fin de partie. On s’empresse de déposer cette aide de jeu sur un coin de table, car elle s’avère très pratique pour se remémorer les impacts des petites modifications de ce nouveau chapitre.

D’ailleurs, avec cette aide de jeu, on découvre aussi que dans ce jeu perdre n’est pas forcément négatif. Certaines parties donnent même de beaux avantages aux perdants. Dans My City, le gagnant d’une partie coche deux cases en haut de son plateau et ajoute, en tout cas au début de la campagne, des autocollants négatifs sur son plateau afin de rendre ses parties suivantes peut-être moins évidentes à gagner. Alors que les autres, qui elles ne cochent aucune case, ajoutent des autocollants Arbre (donnant des points de victoire si visibles en fin de partie) sur leur plateau. Ce mécanisme de rattrapage, avec les bonus et malus, est actif presque tout au long de l’aventure. Donc joueurs et joueuses un peu moins à l’aise en début de campagne, ne vous en faites pas ! Les bonus que vous apposez sur votre plateau vous seront bénéfiques pour la suite de l’aventure, je vous le garantis (j’en ai personnellement fait l’expérience durant ma campagne).

Toujours à portée de main

 

Façonnez votre propre cité

Pour conclure, avec My City, Reiner Knizia n’invente rien mais s’appuie sur des mécaniques fortes et actuelles afin de créer un jeu qui a su conquérir bon nombre de ludistes. Bien entendu, par ici non plus, cela n’a pas loupé ! 

L’épure de l’utilisation des polyominos, et le fait que l’on joue en simultané, sans trop d’interaction, ouvre ce jeu à un large public. Ce puzzle soumis à un tirage commun apporte toute la richesse de My City. Un gameplay simple mais profond qui apporte des émotions, de joie comme de frustration, autour de la table. Mais surtout il amène, via la pose d’une simple tuile, à se questionner à chaque tour de jeu et à réévaluer ses possibilités et ses objectifs.
Avec son format évolutif et ses enveloppes scellées, il sait garder l’attention à la table. Alors bien sûr, certains se targueront de dire qu’on ne joue que 24 parties puis que la boite ne servira qu’à alimenter le feu de cheminée. Mais sa répartition en 8 chapitres transforme vite ces 24 parties en 8 sessions de jeu où l’on enchaine les trois parties de l’enveloppe que l’on vient d’ouvrir. Le fait qu’une partie dure entre 20 à 30 min aide grandement à ne pas être rebuté par ce format Legacy.
De plus avec le mode Éternité, qui n’apporte certes aucune nouveauté, le jeu n’est pas tout à fait caduc une fois terminé. La campagne de My City ne laisse tout de même pas indifférent, avec l’appropriation (et la disparition !) de quelques règles qu’on a le plaisir de découvrir au long cours. Avec cela, votre boite ressortira peut-être de temps en temps de votre étagère, que ce soit par nostalgie ou par plaisir de jouer à un très bon jeu de polyominos.

 

   

2 Commentaires

  1. Umberling 16/03/2021
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    Vraiment beaucoup kiffé ce My City, même si le thème, bon, bof.

  2. fouilloux 16/03/2021
    Répondre

    Alors pour le moment j’aime bien, mais on peut parler de la forme du meeple de l’enveloppe 5, qui est quand même bizarre/problématique?

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