Bitoku a-t-il l’esprit ludique ?

Bitoku a fait forte sensation à Essen. Un buzz en partie lié à son potentiel de blagues au-dessous de la ceinture (plus ou moins volontaires d’ailleurs) en tout cas pour ce qui concerne la francophonie – d’autant plus cocasse que Bitoku signifie « Vertu » dans notre langue. Mais il a fait du bruit bien au-delà de ça. Son univers qui semble directement inspiré de Princesse Mononoke avec ce cerf magnifique a de suite attiré l’œil de beaucoup d’entre nous. Et bonne nouvelle, le jeu de Germán P. Millán sera publié en français pour 2022 chez Iello et l’éditeur nancéen a annoncé ne rien vouloir changer (sous-entendu, on garde le titre). Ce choix pourrait sembler saugrenu, mais il a eu au moins le mérite de susciter l’hilarité et de générer de la communication à peu de frais.

 

Préservons l’harmonie

Le grand esprit de la forêt se meurt. Pour préserver la vie et l’harmonie de ces bois, nous devons lui trouver un remplaçant. Qui prendra la relève ? Les Nekos, les Tanuki, les Kitsune ou les Ookami ? Les joueurs vont avoir quatre années soit quatre manches pour se départager en marquant le plus de points de victoire. 

Bitoku, c’est donc un gros Eurogame avec de la gestion de ressources (Bois, Pierre, Saké et Jade), des dés (que l’on ne lance pas ^^) que l’on va (dé)placer sur des zones d’action, des bâtiments que l’on construits, des majorités, et même une mécanique de cartes que l’on placera sur notre plateau. Un amoncellement d’éléments qui n’est pas forcément fait pour nous rassurer ; l’arbre cache-t-il la forêt ?

 

C’est chargé !

Après avoir installé le jeu, on se sent tout petit devant ce plateau immense, et toutes ses zones d’actions. Il faut préciser que le plateau est magnifique, mais cette beauté se paie au prix de la lisibilité.
Nous avons beaucoup de tuiles différentes : les Bâtiments, les Cristaux, les Libellules, les Iwakura Rock. Tout cela fourmille de différentes iconographies. Fort heureusement, celles-ci sont plutôt bien pensées et on se les approprie, bien qu’elles soient un peu petites. Tout cela demande un effort d’adaptation visuelle important qui ne facilite pas vraiment l’expérience de jeu.

 

L’arbre mécanique qui cache la forêt

La règle fait pas moins de 32 pages et pourtant le jeu n’est pas si compliqué au final. On peut le dire, elle reste perfectible. À la lecture, le jeu reste assez abstrait et on a du mal à comprendre les enjeux et les différents éléments du jeu, jusqu’à ce que l’on tombe sur la présentation du matériel en toute fin du livret, et là… tout s’éclaire. Cela aurait été préférable en début de livret. Notre plateau joueur, à l’instar du plateau central, est lui aussi chargé et contient pas mal d’informations, mais il a l’avantage d’être sous nos yeux (pas besoin de se lever pour voir les icones contrairement au plateau central).

 

 

Une analyse attentive de celui-ci nous montre des espaces à débloquer afin de marquer des points de victoire ou gagner des bonus qui serviront de revenu. On va pouvoir conduire une partie de son scoring via son plateau, les bâtiments construits, les pierres Iwakura qui sont des objectifs, ou l’on va marquer des points en fin de partie si l’on a placé des Bonzes (les œufs avec des yeux) autour. Ces Bonzes vont aussi nous servir sur le “Path of Wisdom”, une piste où l’on va se battre un peu. J’allais oublier les cartes Bitoku, qui se placent à côté de notre plateau. 

À notre tour, nous avons une action à réaliser : placer une carte Yokai sur notre plateau afin de débloquer le dé présent dessus pour une action future, et au passage réaliser l’action de la carte.
Autre option : placer un de nos dés sur une des zones d’action de la forêt et réaliser l’action du lieu en fonction de la valeur du dé ; attention la valeur du dé aura aussi un impact sur les dés futurs, car l’on ne pourra y placer qu’un dé de valeur supérieure ou égale (comme dans Bora Bora).

 

Enfin, la dernière action possible consiste à faire traverser la rivière à l’un de nos dés déjà placés afin de récupérer une carte Yokai, souvent plus intéressante que celles de notre deck de base, ou une carte Bitoku. Elles font peu ou prou la même chose en mieux, et surtout permettent de remporter des points de victoire selon une condition si on les sacrifie.

 

Et au milieu coule une rivière

Chaque zone de la foret est divisée en deux, une fois que l’on a un dé Gardien dans une de ces zones, on peut « traverser la rivière », c’est-à-dire déplacer le dé de l’autre côté pour accomplir une action. Se faisant on réduira notre dé de un, et on laissera une zone disponible aux autres joueurs.

 

Concrètement, on aura en jeu plusieurs moyens de réaliser nos différentes actions : avec nos cartes Yokai, avec les dés, et avec les cartes Bitoku, les bâtiments, etc. Voila d’ailleurs un des gros points forts du jeu, il n’est pas scripté : on a toujours plusieurs façons de réaliser nos actions et on ne se retrouve jamais bloqué.

Par exemple, on peut gagner des ressources sur une zone d’action avec nos cartes, ou bien sous forme de revenu si l’on place un cristal sur notre plateau, à moins que l’on n’active un bâtiment d’un joueur (ou le sien). Une ouverture dans les voies agréable à pratiquer. 

L’interaction est présente par petites touches, les majorités, la course aux points de victoire sur la piste de Sagesse et surtout la mécanique de dés qui induit un délicieux tempo : avant de jouer un dé, je dois d’abord le débloquer en posant une carte sur mon plateau, mais un dé peut bloquer une action jusqu’à ce que celui-ci « monte la rivière », on peut par conséquent attendre un peu avant de la traverser pour bloquer un adversaire. 
Pas de panique, on peut augmenter la valeur d’un dé avec des jetons, mais il faudra les récupérer auparavant, et là encore cela impactera un peu notre tour de jeu. 

Les bâtiments permettent d’ajouter des zones de jeu sur le plateau, zones que tout le monde pourra exploiter mais le possesseur bénéficiera d’un bonus (parfois en points de victoire, parfois en amulette qui permet d’incrémenter un dé). Surtout, ils permettent à la construction d’avancer sur les pistes de Kodama : des pistes de majorité qui bénéficient aux plus avancés en fin de partie.

Puisque l’on parlait de tempo et d’interaction, la voie de la Sagesse (Path of Wisdom) est un petit jeu dans le jeu : chaque fois que l’on aura des déplacements, on pourra avancer un de nos Bonzes, et plus on avancera et plus on gagnera de points de victoire, ce qui induit une petite course sympathique.

Quand on décide de stopper le déplacement de notre Bonze, on le retourne en marquant les points de victoire, mais il aura alors terminé son pèlerinage. Le prochain Bonze pourra partir du même endroit, mais il faudra l’avoir débloqué préalablement.
Avec cette même action, on peut déplacer notre jeton sur les cartes Bitoku que l’on aura préalablement récupérées avant. Là encore un moyen de marquer des points de victoire, mais il faudra l’avoir bien planifié. 

Une salade forestière épicée ? 

Bitoku est en réalité une grosse salade de points : tout ou presque permet de marquer des points. Les bâtiments dévoilent des points de victoire sur notre plateau, idem pour les Bonzes une fois libérés, les pierres Iwakura si on les combine avec les bons objectifs, les cartes visions (si et seulement si on peut les réaliser, sinon c’est de la perte de points qui nous attend). Les cartes Bitoku qui donnent leur nom au jeu, donnent aussi des points en cours de session mais aussi en fin de partie sous forme de collection. En fin de manche, on peut détruire une carte que l’on a jouée ce tour et marquer les points de victoire attenants, mais on devra du coup s’en séparer – et si les cartes de départ ne vont clairement pas nous manquer car elles rapportent peu, les suivantes sont un peu plus utiles mais aussi plus gratifiante en points de victoire si l’on décide de les sacrifier. 

Les salades de points s’avèrent souvent un peu indigestes, du moins c’est un reproche que l’on peut leur faire. Parfois, elles donnent cette impression que tout se vaut, que rien ne se dégage réellement. Heureusement ici ce n’est pas vraiment le cas : papillonner s’avère peu intéressant, il vaut mieux essayer de suivre une stratégie que l’on a mise en place, d’autant que certains axes se combinent bien avec d’autres. On va dire que l’on a une salade plutôt bien assaisonnée et bien équilibrée, qui reste en bouche.  

 

 

Côté physique

L’édition est superbe, les illustrations de Edu Valls sont magnifiques, même si la lisibilité est touchée. Le matériel est impeccable, des dés en plastique transparent, aux différentes ressources en bois, même nos pions joueurs représentant nos esprits sont plutôt jolis, même s’ils auraient mérité d’être sérigraphiés pour être plus identifiables. Tout ce travail met en valeur un univers qui colle plutôt bien. Je ne saurais dire si le thème est plaqué, ou si l’auteur a pensé le jeu avec cet univers en ligne de mire. Le travail a été fait pour que le tout soit cohérent, chaque zone d’actions (la forêt) a un nom et une action qui correspond assez bien au thème choisi (par exemple, c’est à la forge que l’on va construire nos bâtiments, de même c’est au « Stairs of Knowledge », Escaliers de la Connaissance, que l’on va pouvoir déplacer ses Bonzes).

 

Une nature harmonieuse ?

La grande force du jeu réside dans son rythme, grâce auquel on lève souvent le nez de son plateau et l’on peste joyeusement quand un adversaire est venu nous bloquer ou nous dépasser sur la voie de la Sagesse.
Ce qui fait un bon jeu, ce sont les choix que l’on doit arbitrer et de ce côté là, on peut dire que l’on est plutôt bien servi. La profondeur reste assez conséquente, mais ça, il faudra l’avoir bien pratiqué pour l’affirmer (on y reviendra dans un prochain Test).

Si Bitoku ne renouvèle pas le genre, on ne s’y ennuie pas, on essaie sans cesse de construire notre jeu tout en bloquant les adversaires. On sent que Germán P. Millán est allé piocher à droite à gauche des idées, je pense évidement à Bora Bora pour cette gestion des dés, mais le jeu a globalement des allures Feldiennes (décidément). Néanmoins il assemble toutes ces parties-là avec une certaine élégance, et surtout il rend le tout ludique grâce à des petits twists malins et une interaction bien présente. Sans être la sortie ludique du siècle, son opus parvient à se faire une place au soleil et présente un petit gout de reviens-y bien agréable.

 

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5 Commentaires

  1. FX 17/11/2021
    Répondre

    Je n’arrive pas à me faire au nom.

    • Shanouillette 17/11/2021
      Répondre

      Moi je le prononce « bitokou » j’imagine que c’est comme ça normalement, même si j’avoue que je suis rouillée en japonais ^^

  2. morlockbob 17/11/2021
    Répondre

    un petit goût de reviens y bien agréable ….Ah cette conclusion

    Comme Fx. Mais au moins ça lui fait de la pub gratuite.

     

  3. kogaratsu 24/11/2021
    Répondre

    j’ai l’impression que finalement le nom ne gènera que les coincés du cou… en tout cas bien interessé

  4. Mauret 16/01/2023
    Répondre

    Bonjour, première partie hier et à la relecture du livret de règle, il me semble qu’il y a contradiction entre la page 9 s’agissant des bâtiments où l’on nous dit que l’on peut contrairement aux autres actions de la forêt prendre un bâtiment sans avoir forcément un dé de valeur aussi forte ou égale aux adversaires, or il est dit page 22 que lorsque l’on se place dans cette zone pour des bâtiments ou cristaux, notre valeur de dé doit à avoir une valeur égale ou supérieure??? merci pour vos retours.

    Bien ludiquement,

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