Tides of Madness, du draft lovecraftien

De la définition de l’Ennui

Je ne sais pas pour vous mais en ce qui me concerne, il y a de ces jeux qui m’amusent lorsque j’y joue mais qui ne m’inspire pas. Il me serait d’ailleurs difficile d’expliquer pourquoi je ressens cet ennui d’écrire sur un jeu de société. Un ennui que je définirais comme celui dont parle avec tant de talent Moravia, à la différence qu’il ne s’agit évidemment pas d’une relation amoureuse ou sulfureuse. Là où le peintre s’ennuie dans le roman de Moravia, ici, c’est le reviewer.

Épris d’un objet qu’il possède mais dans un rapport passionnel dénué de charme. Quand on possède quelque chose, que reste-t-il de notre rapport à son existence ? Rien. Aucun défi, aucune envie d’aller plus loin. En quelque sorte, l’ennui.

Le jeu existe depuis deux ans déjà, exclusivement en anglais. J’y ai joué, régulièrement. Et puis, je m’en suis lassé, au point d’en oublier son existence. Son importance aussi, peut-être..?

Les mois ont donc passé et le petit jeu s’est fait oublier, passant d’un étagère à une autre, jusqu’à arriver à celle où sont exilés ceux que l’on a par trop vus.

Mais voilà… voilà que le jeu sort maintenant en français, chez EDGE. C’est comme si soudainement, comme la jeune fille dans le roman de Moravia, le jeu m’avait trompé. Il existe de nouveau à mes yeux parce qu’il n’est plus exclusif. Il m’est redevenu inaccessible. Son existence oubliée m’est revenue à l’esprit en une fraction de seconde. J’avais maintenant une folle envie d’y jouer. Et même d’écrire dessus. Pour qu’il soit mien, une fois de plus.

portal

Un jeu d’illustrateurs

Tides of Time, de Kristian Čurla est sorti en 2015, chez Portal. Le jeu a eu de bons échos. Si bons que Trzewiczek ne pouvait que se laisser tenter par une rethématisation. Pas n’importe laquelle : celle inspirée par les textes fiévreux de H.P. Lovecraft. Oui, encore un jeu basé sur l’univers lovecraftien. Mais attention… restons prudents, voulez-vous. Comme je l’ai expliqué avec l’humeur d’un mélancolique atteint de dysenterie, Tides of Madness est sorti en 2016.

Un an après Tides of Time et deux ans avant une sortie française. Pourquoi d’ailleurs avoir attendu aussi longtemps pour le franciser ? Est-ce en raison d’accords entre EDGE et Portal, ce dernier étant assez volatile avec ses partenaires (souvenez-vous qu’avant, Portal travaillait avec Iello, mais aussi Filo, si je ne dis pas de bêtise) ? Par obligation ? Ou par véritable intérêt pour le produit ?

Peu importe après tout, ces choix appartenant à la dimension business du jeu de société. Il faut surtout y voir l’occasion pour ceux et celles que l’anglais effraient de découvrir un jeu de draft et de set collection intéressant. Je n’ai pas dit passionnant. Juste intéressant.

 

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Le thème est galvaudé, et particulièrement transparent. Tides of Madness, tout comme son prédécesseur, est un jeu avant tout mécanique. Ce point ne m’a jamais posé de problème mais je sais que d’autres préfèrent un thème vivant et apparent dans les jeux. Je me satisfais complètement de belles illustrations et il est clair que le travail est soigné. Les illustrateurs à avoir travaillé sur le jeu sont d’ailleurs nombreux : Mirko Failoni, Mariusz Gandzel, Aga Jakimiec, Chris Ostrowski, Rafał Szyma. Aussi nombreux que le nombre de consonnes qui égrainent leur nom de famille.

 

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Du différent ou du pareil ?

Tides_Madness_symbols-voxe déroulement du jeu est très simple et s’explique en quelques minutes. Sa maîtrise demandera cependant quelques parties, afin de combiner avec intelligence, ou généralement avec réussite dans mon cas, les cartes que vous allez poser devant vous.

Le gameplay est très similaire à son grand frère. Il s’agit d’un jeu à 2 joueurs dans lequel le drafting a la part belle. Une partie se déroule en trois manches, pendant lesquelles les joueurs vont choisir les cartes à poser dans leur royaume.

Chaque carte appartient à une des 5 couleurs disponibles dans le jeu et propose des conditions d’accumulation de points de victoire différentes. Les joueurs marquent des points à la fin de chacune des trois manches. La partie peut prendre des atours très différents et c’est là un des plaisirs que procure le jeu. Vous pourrez être mené et renverser la tendance… à moins, et l’on en parlera un peu plus loin dans cet article, que votre adversaire vous écrase dès la première manche. Evidemment, comme habitués à un hymne national que l’on chanterait tous les matins en passant le portique d’un établissement scolaire des années 50, le joueur qui aura le plus de points de victoire à la fin des trois manches remportera la partie.

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Tides of Madness se distingue de Tides of Time sur deux plans : le plan thématique, puisque le premier jeu était encore plus dénué de thème, et le plan mécanique. Un léger twist a été ajouté à Tides of Madness, le fil fragile qui définit son thème lovecraftien : la folie. Certaines cartes, puissantes, pourront vous faire perdre des points de santé mentale. Vous devrez donc toujours avoir à l’esprit que la folie, c’est bien mais pas trop. Oui, je viens d’écrire que la folie avait un côté positif. C’est la diphtérie qui parle pour moi ! En fin de manche, chaque icone « folie » vous fera prendre un jeton folie. Si alors vous êtes le joueur qui en avez le plus, cette folie peut vous faire gagner 4 points de victoire. Etonnant. Mécanique. Peu inspirant, à vrai dire. Vous pourrez aussi, en lieu et place de ces 4 points non mérités, soyons sérieux, remettre un jeton de folie au centre de la table. Plus on est fou, et plus… on est soigné ? Bizarre. Mécanique. Peu inspiré. Si un joueur atteint 9 jetons de folie ou plus à un moment de la partie, il perd immédiatement la partie.

tides of madness ludovox jeu

 

Sinon, c’est bien ?

Il faut saluer le travail des illustrateurs sur ce jeu. Le thème est certes transparent mais sa présence sur les cartes sous la forme d’illustrations très inspirées, donne très envie de s’intéresser de près au jeu. En termes de mécanique, même s’il n’y a rien de nouveau sous la moiteur tropicale du sud américain, les parties sont courtes et intenses. Les choix que vous opérerez, comme souvent dans les jeux de draft réussis, auront un impact immédiat sur votre façon de gagner des points mais aussi sur celle de votre adversaire.

jetons folie

Parlons aussi de cet exploit, matériellement parlant, de parvenir à créer un jeu aussi profond en à peine 18 cartes. C’était pdéjà le cas avec Tides of Time. Finalement, quoique quasiment non nécessaire au jeu, le thème sera sûrement le critère de sélection des futurs possesseurs de Tides of Time ou de Tides of Madness. Dites-vous aussi que pour le même prix, vous aurez en plus quelques jetons !

J’ai bien peur malgré tout qu’avoir attendu 2018 pour sortir encore un jeu inspiré de la folie de Lovecraft soit une faiblesse. On a récemment déjà eu l’exceptionnel Arkham Horror : le jeu de cartes, le party game de la folie Les Montagnes Hallucinées, Pandémie : le Règne de Cthulhu, de nouvelles sorties pour Le Signe des Anciens… tout le catalogue FFG, spécialistes de la Cthulhuxploitation, quand ils ne font pas du Star Wars, en somme !

Le jeu est désormais disponible en français pour environ 15€. 

 

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1 Commentaire

  1. Photo du profil de fouilloux
    fouilloux 17/03/2018
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    Ah tiens je l’avais oublié celui là aussi. J’avoue que ton article me fait me dire que s’arrêter à tides of time c’était bien. (Pour ceux qui veulent en savoir plus sur tides of time, c’est ici). J’ai l’impression en fait que le thème est paradoxalement moins plaqué dans ToT: on construit des civilisations et on se pique les lieux au fil des âges. Et puis Lovecraft, j’avoue que j’en ai soupé.

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