Entretien avec Dominique Breton (Jeanne d’Arc, la bataille d’Orléans)

Dominique Breton (Alias ZeBlate) sévit depuis plus de 6 ans en tant qu’auteur de jeu (Les souris gourmandes, Ignis, The Eyez) mais il est également connu dans le milieu pour son travail autour de l’impression 3D (fabrication de pièces modélisées pour les professionnels ludiques). Le monsieur fait également partie de l’organisation du festival Orléans Joue. Bref, ZeBlate a conçu son activité professionnelle de sorte à ce que sa vie tourne entièrement autour de sa passion du jeu. “Et ça, c’est quand même bien cool” nous confie-t-il. Parvient-il à en vivre ? Comment voit-il le monde actuel du j2s ? Et surtout, qu’est-ce que Jeanne d’Arc, le jeu sur lequel il travail actuellement ?    

 

Dominique, à quoi tu joues ?

Les jeux auxquels j’aime jouer sont plutôt des jeux de réflexion et de gestion. Si je devais citer quelques jeux, je citerais : Les châteaux de Bourgogne, Tzolkin, Lewis et Clark, Euphoria, Five Tribes

Comme je joue en famille je joue aussi pas mal à des jeux plus accessibles, car les tords neurones ne sont pas toujours du goût de mon cercle familial. Je pourrais citer à ce niveau : KanaGawa, Cartagena, Keltis, Qwirkle, Seven Wonders Duel… Je joue aussi beaucoup à Star Realms avec ma plus jeune.

Dernièrement les jeux qui m’ont vraiment plu sont : Scythe, KingDomino, Mare nostrum (une superbe réédition), et Santorini.

Mais bon il y a tellement de jeux… Et j’en ai tellement à la maison que j’oublie surement plein de jeux que j’adore mais auxquels je joue moins car comme tout le monde je suis pris dans cette déferlante de nouveautés chaque année…

 

Dom

 

Justement, que penses-tu de ce marché qui semble exploser littéralement ?

L’augmentation incroyable de l’offre au niveau des jeux de société est effrayante. Il est aujourd’hui très dur de se faire sa place en tant qu’auteur et un jeu a une vie beaucoup plus courte, vite oublié derrière des dizaines de boites ramenées dans nos étagères chaque année.
En tant que joueur j’ai eu ma période retour d’Essen avec un semi-remorque, mais aujourd’hui je suis beaucoup plus sélectif. Pour que je l’achète, un jeu doit être bon, certes, mais il faut surtout que je puisse le sortir dans mon cadre familial, sinon il restera rangé dans une de mes étagères et c’est dommage.

 

Penses-tu que nous vivons un « âge d’or » du j2s ?

Nous vivons un développement incroyable ses dernières années. Le milieu associatif a explosé, dans le bon sens du terme, et il y a aujourd’hui des lieux pour jouer presque partout (bar, assos, ludothèques…). Côté événements ludiques, c’est pareil, il n’y a pas un week-end sans un festival et le nombre de visiteurs pour ses manifestations est en croissance permanente.

Le j2s n’est pas encore reconnu comme un objet culturel mais les collectivités commencent à se rendre compte de l’incroyable engouement et du lien social que cela engendre.

Il y a encore des gens pour trouver le j2s ringard et infantilisant, qui ne connaissent que le Monopoly, le Risk et les petits chevaux mais ils sont de moins en moins nombreux. Et ça c’est une victoire en soi. Ce qui est un peu gênant c’est que les grands médias en sont encore là…

 

De quel œil regardes-tu la démultiplication et l’organisation (rachats…) des distributeurs ?

Je vois ça comme une évolution logique d’un marché en plein essor et qui commence à générer un paquet de pognon. Elle est loin l’époque de la bande de potes montant une boite de distrib de J2S pour s’éclater et les petites boîtes familiales de l’époque sont en train de se transformer en grosses entreprises avec des valeurs différentes. C’est une évolution normale.
Mais ce qui est rassurant, c’est qu’il y a toujours des gens pour se lancer dans l’aventure de manière indépendante.
Alors oui on vit l’émergence d’un ou deux gros groupes en France qui phagocytent de petits acteurs du marché, mais je pense qu’il n’y a jamais eu autant d’acteurs du marché qu’aujourd’hui.

 

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Comment vois-tu l’évolution du secteur, que souhaiterais-tu ?

J’ai un peu peur de l’avenir du J2S. Je trouve que cela ressemble de plus en plus au milieu de la BD, du livre, de la musique, du cinéma, etc. Un nombre incroyable de sorties tous les ans, une course à la consommation qui ne laisse que peu de chance à un jeu de se faire une place durablement.

Cette folie consumériste entraîne des dérives marketing de plus en plus fréquentes comme dans les autres milieux précédemment cités. Le J2S devient un produit marketing que l’on habille au mieux, surtout si le contenu est faible. Après, je suis sûrement naïf de croire que ces pratiques n’existent pas depuis des décennies dans le monde du J2S.

Je trouve que pour l’instant le côté underground/indépendant n’est pas encore très développé et j’espère que c’est de ce côté-là que des jeux moins « bankable » pourront trouver leur place.
Le problème reste le coût de fabrication d’un jeu, c’est un investissement bien supérieur à celui d’un livre ou d’un CD par exemple et on voit souvent des auteurs s’endetter pour auto-éditer leur jeu.

Si on part dans l’Utopie, je préfèrerais que le marché soit moins foisonnant, moins centré sur le rendement. Que les éditeurs puissent se concentrer sur les jeux qu’ils éditent en en sortant moins mais de meilleure qualité.
Attention, je sais que certains le font, mais ils sont noyés dans le flot des nouveautés.

D’autre part, dans un côté un peu moins utopiste, j’espère que le statut d’auteur de jeu de société va devenir une réalité. Le fait de ne pas être reconnu est vraiment problématique pour bon nombre d’entre nous. Pas pour notre ego mais pour des raisons administratives.

 

En parlant de statut d’auteur, tu fais partie des happy few qui vivent de leurs créations ?

C’est une très bonne question 🙂 car « vivre » de quelque chose est une définition totalement abstraite.

Certaines personnes diront qu’ils vivent de leur activité si cela leur rapporte un SMIC mensuel, d’autres diront qu’ils n’en vivent pas alors qu’ils gagnent des dizaines de milliers d’euros par an. Je pense que c’est plus une histoire de choix que de revenu.

De mon côté, les royalties que je touche pour mes quelques jeux édités représentent un très faible apport de revenu à l’année.

Il faut dire que j’ai peu de jeux édités et que je n’ai pas fait de Hits se vendant par dizaine de milliers d’exemplaires par an.

J’espère pouvoir renouveler l’expérience de Jeanne d’Arc la bataille d’Orléans, car être payé pour créer un jeu c’est plus confortable que de créer un jeu en espérant un jour qu’il soit édité.

Du côté de mon activité d’impression 3D, c’est un peu compliqué aussi. Je n’ai pas encore réussi à trouver mes marques. La facturation de prestation c’est assez compliqué, surtout dans mon cas car j’ai tendance à m’imaginer que je facture toujours trop cher…

De plus mon activité nécessite des investissements réguliers qui plombent directement mon chiffre d’affaire et donc ma rentrée d’argent (je suis en mode auto-entrepreneur).

Donc pour conclure, j’espère pouvoir atteindre au moins l’équivalent d’un SMIC cette année grâce à Jeanne d’Arc et à quelques gros projets d’impression 3D. Heureusement que mon épouse a un « vrai » boulot salarié et qu’elle accepte que je sois un peu le boulet financier du couple 😊  

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Puisque tu en parles, venons-en à Jeanne. Peux-tu nous dire comment est né le projet de ce jeu ?

Jeanne d’Arc la bataille d’Orléans est un projet qui est né dans la tête de Philippe Hadef, un Orléanais qui s’est posé une question simple : « Comment pourrais-je faire la promotion de ma ville en tant que particulier ? ».

Ayant assisté au festival Orléans Joue il a pu constater l’engouement des gens pour le jeu de société. Il a donc pris contact avec moi (Philippe fait partie du monde de la presse sur Orléans et nous nous étions déjà croisés dans le cadre d’Orléans Joue) pour me proposer de travailler avec lui sur un jeu de société faisant la promotion d’Orléans en exploitant une de ses figures phares, à savoir Jeanne d’Arc.

C’était pour moi un sacré challenge car c’était un jeu de commande. En plus, Philippe me proposait d’être chef de projet et donc de gérer aussi la partie production (illustrateur, rédacteur, fabricant…).

Le jeu de commande implique pas mal de contraintes auxquelles je n’étais pas habitué, surtout avec un jeu historique relatant un événement précis : La Bataille d’Orléans. Trouvant le projet très motivant j’ai accepté et nous avons pu commencer à construire Jeanne d’Arc la bataille d’Orléans. Philippe a créé l’association H2O avec Sylvia Caron qui gère toute la partie communication.
Pour la sortie, il y aura une campagne participative courant Novembre pour une sortie prévue sur le premier trimestre 2018.

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Le jeu aura-t-il une vie en boutique ?

C’est le souhait du porteur de projet. Ils m’ont demandé de faire un jeu qui puisse avoir du succès en lui-même afin qu’il puisse être vendu dans les réseaux de vente classiques du j2s. Le jeu a encore pas mal de tests à faire pour le rendre accessible au plus grand nombre (des non-joueurs aux joueurs aguerris) ce qui n’est pas une mince affaire 😊 Mais on peut annoncer que le jeu sera distribué par Pixie Games.

Vous en êtes où du développement aujourd’hui ?

Aujourd’hui nous avons un prototype relativement abouti.
Côté illustrateur, nous avons la chance incroyable de pouvoir travailler avec Vincent Dutrait. J’adore le travail de Vincent et quand il a accepté de travailler sur le jeu j’étais tout fou… Comme un gosse 😊 !

 

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Bon et c’est quoi comme jeu en fait ? ^^

Jeanne d’Arc et la bataille d’Orléans est un jeu familial de placement et de majorité. Les joueurs vont participer à la bataille d’Orléans en tant que compagnons de Jeanne d’Arc. Orléans étant un point clé entre le Nord de la France annexé par les Anglais et le sud contrôlé par le Dauphin, Jeanne et les joueurs vont briser le siège des Anglais en attaquant leurs différentes places fortes autour d’Orléans. Le jeu n’est pas pour autant un jeu coopératif, c’est bien un jeu compétitif et si l’issue de la bataille est connue d’avance, c’est le joueur qui aura le mieux géré sa partie qui l’emportera.

 

L’histoire de France, ça t’inspire ? 

Pas plus qu’une autre histoire, pour que cela m’inspire, il faut que l’histoire que je dois raconter me parle et qu’elle soit en adéquation avec le style de jeu que je dois créer.
L’avantage de l’histoire avec un grand H c’est qu’au niveau de la documentation on a de quoi faire.

 

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Jeanne semble à la mode cette année sur le plan ludique, du coup on se demande, aurait-on raté quelque chose ? L’anniversaire de sa canonisation ou de la libération d’Orléans ?

Je ne pense pas ! Je pense que c’est une coïncidence si nous sommes plusieurs à avoir pris ce personnage comme point central d’un jeu.
De notre côté, Jeanne est en fait un levier de communication et le jeu se veut assez proche de l’histoire de la bataille d’Orléans car derrière, n’oublions pas qu’il y a quand même une volonté de faire la promotion de notre ville via son histoire.

 

Merci Dominique et à bientôt pour la suite des aventures de Jeanne !

 

La campagne participative débute le 17/11/17.

 

La fiche de jeu 

Un jeu de Dominique Breton
Illustré par Vincent Dutrait
Edité par H20
Distribué par Pixie Games
Langue et traductions : Français
Date de sortie : 2016
De 2 à 4 joueurs 
A partir de 8 ans 
Durée moyenne d’une partie : 45 minutes 

 

 

 

1 Commentaire

  1. Photo du profil de MeepleRumble
    MeepleRumble il y a 9 jours
    Répondre

    Chouette interview ! C’est toujours intéressant d’entendre parler les auteurs. J’espère que ses craintes sur le marché du jeu ne seront pas fondées ^^

    Vivre de ses jeux n’a pas l’air évident, j’ai l’impression qu’hormis quelques gros succès kickstarter (genre Fred Henry) ceux qui passent par la voie classique ont peu de revenus provenant de leurs jeux, même Cathala je crois ne vit pas tant que ça de ses royalties.

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