First Giants vs Elysium : Un air de famille
Présenté en premier lieu comme une refonte d’Elysium, First Giants cherche désormais à prendre ses distances avec le jeu de Brett J. Gilbert et Matthew Dunstan sorti en 2015. Space Cowboys, l’éditeur de ces deux titres, s’entête en effet à rappeler leur singularité et à éviter toute comparaison fâcheuse. C’est pourtant ce parallèle, qui précisément, nous intéresse.
Des dinos et des dieux
Sur le plan thématique, le changement est indiscutablement radical. Si Elysium met en scène des Dieux cherchant à gravir le sommet de l’Olympe en recrutant des héros, en rassemblant des artefacts ou en entreprenant des quêtes légendaires, First Giants fait incarner aux participants le rôle de paléontologue dans le but de collectionner des fossiles et d’exposer les plus beaux dans leurs musées personnels. Les deux histoires, sur le papier, sont aussi attirantes l’une que l’autre, bien que l’idée d’exploiter des dinosaures se révèle tout de même moins clivante que celle de se prendre pour des divinités toutes puissantes. La prise de risque est moindre pour First Giants, signé des mêmes auteurs que l’opus original. En ce sens, le propos se veut clairement plus universel.
Dans les faits, l’expérience des deux jeux se révèle bien trop mécanique pour que le thème ne s’efface pas très rapidement. En d’autres termes, on ne peut pas dire que l’immersion soit vraiment au rendez-vous dans les deux cas. Pourtant, le système de jeu tournant autour de trois lieux d’accueil de cartes montre une grande cohérence avec les thèmes choisis. Ainsi, les joueurs récupèrent des cartes depuis L’Agora ou les Sites de fouilles, les positionnent dans leur Domaine ou dans leur Étude, et les basculent vers leur Elysium ou leur Musée. Sur le plan thématique, aucun des deux jeux ne prend réellement l’ascendant sur l’autre, malgré davantage de panache pour Elysium mais il s’agit d’une « question de feeling » avant tout.
La belle et la bête
Les deux illustrations de couverture ont un point commun, elles ne correspondent pas du tout à la direction artistique globale des deux titres. Pour Elysium, la première impression visuelle est fade, tournée majoritairement vers le blanc et le gris mais coupée d’un bandeau rouge explicatif très agressif. Le résultat n’est pas aguicheur du tout. De là à dire qu’il est laid, il n’y a qu’un pas… À l’inverse, Les huit sets de cartes qui composent le jeu se révèlent très colorés et sont tous signés d’un artiste différent. On peut apprécier le travail de Cari, John McCambridge, Vincent Dutrait, Pascal Quidault, Didier Poli, Emmanuel Roudier, Eric Bourgier, Sylvain Guinebaud et Bruno Tatti. Là encore, les sensibilités de chacun feront davantage se tourner vers les traits de certains plutôt que d’autres, mais on ne peut pas nier l’originalité de la proposition et le caractère que cela donne au titre. Le pari est culotté, tenu et remarquable d’audace. Du côté de First Giants, la couverture est superbe et particulièrement soignée. Les dinosaures le sont tout autant, mais paraissent moins reluisants. Chaque découverte de carte éteint progressivement la lumière pour donner un rendu triste et sans relief. C’est d’autant plus dommage que les illustrations de Jessica Cognard et Maud Chalmel sont d’une finesse absolue.

En ce qui concerne le reste du matériel, il n’y pas photo. La comparaison tourne incontestablement en faveur de First Giants dont les jetons Ambre, remplaçant la monnaie basique d’Elysium, rendent compte de son élégance. La boîte est largement plus compacte et les compartiments en cartons accueillant les différents éléments sont dans l’air du temps, faisant oublier le thermoformage plastique. Les pions en bois creusés des joueurs s’avèrent bien plus raffinés que les colonnes de couleurs et leurs autocollants. First Giants est un très beau jeu, même si l’on peut regretter le manque d’énergie qui s’en dégage, et une légère prétention. Elysium est d’un autre temps, celui où les points de victoire étaient des points de victoire et non pas des jetons Collection sous forme de feuille et celui où l’argent était de façon primaire la ressource du jeu.

Courant continu ou alternatif
La différence la plus saisissante concerne l’organisation des parties. First Giants propose une alternance de tours de jeu durant lesquels les participants réalisent l’une des deux actions possibles. La première consiste à récupérer une carte d’un Site de fouille en plaçant l’un de nos jetons personnels sur le plateau qui la détient et qui ne contient pas déjà un de nos jetons précédemment joués. La seconde option permet de reprendre la totalité des jetons envoyés sur les Sites de fouille pour notamment exposer des fossiles. En effet, pour chaque jeton ainsi retrouvé, le joueur actif peut soit gagner une ambre, soit transférer et retourner une carte sous son plateau Joueur en payant le coût de sa valeur en ambre justement.
Dans Elysium, les parties sont plus saccadées. Elles se scindent en cinq époques composées de quatre phases. Il s’agit, dans un premier temps, d’alimenter l’Agora de nouvelles cartes. Ensuite, les concurrents choisissent, en alternance, une carte Quête et trois cartes Famille dans l’ordre de leur choix, en possédant sur leur plateau Joueur les colonnes réclamées par les cartes convoitées avant de retirer n’importe quelle colonne de leur plateau. Puis, ils écrivent leur Légende en appliquant les effets de la carte Quête acquise. Il s’agit de changer l’ordre du tour, de gagner de l’argent et des points de victoire et de transférer un certain nombre de carte dans leur Elysium. Enfin, ils récupèrent leurs colonnes de couleur pour entamer une nouvelle manche.

Certes, le rythme de First Giants est de fait bien plus fluide. Les tours s’enchainent sans temps mort, avec un ordre prédéfini, jusqu’à la fin de partie et le décompte final. Mais, le fait de réalimenter en permanence les rivières de cartes fait tomber considérablement la tension de chaque action. En effet, les interactions d’Elysium, basées sur l’observation des colonnes que possède chaque joueur dans l’espoir de s’adjuger des cartes spécifiques, peuvent s’avérer extrêmement agressives. Il n’est pas rare de se retrouver le bec dans l’eau, dans l’impossibilité de jouer. Dans ce cas, les cartes Citoyen sont des compensations obligatoires bien maigres. En effet, même si elles servent de joker dans les collections de cartes, elles font également perdre des points de victoire. Ainsi, les contraintes fortes qu’impose Elysium dans la récupération de cartes obligent à une vigilance de chaque instant sous peine d’être fortement sanctionné, là où First Giants n’exclut pas un certain laxisme. Peu importe ce qu’il se passe, les joueurs trouvent toujours des solutions, bien moins pénalisantes. Aussi, l’arrivée permanente de nouvelles cartes sur les plateaux de First Giants fait apparaître un hasard, qui peut jouer un rôle important sur les résultats finaux.
Cartes sur table
Autre différence majeure, les effets des cartes se révèlent profondément éloignés. Déjà, toutes les parties de First Giants se jouent avec les mêmes ingrédients alors que les différents sets proposés dans la boîte d’Elysium ont le don de varier les plaisirs et de renouveler les stratégies.
Mais surtout, les capacités des cartes d’un jeu à un autre n’apportent pas tout à fait les mêmes satisfactions. First Giants proposent des capacités accessibles, facilement prises en main et apprivoisées. Malheureusement, elles paraissent assez peu spectaculaires et leurs applications se font sans grand enthousiasme. Les effets sont basiques et manquent quelque peu d’intérêt puisqu’il s’agit avant tout de récupérer de l’ambre, des points de victoire ou de basculer des cartes dans son Musée. Oui, exposer un fossile devient ici une action à part entière, qui se produit au cours des tours de jeu, alors qu’il faut attendre, la plupart du temps, les fins de manche pour le faire dans Elysium.

Dans ce dernier, même si certains effets sont clairement plus puissants que d’autres, chacune de leurs applications fait frissonner. Les joueurs s’impatientent d’appliquer les avantages qu’ils ont d’abord rêvés de posséder. Certaines capacités sont clairement en défaveur des adversaires, renforçant encore un peu plus les fortes interactions déjà existantes. La contrepartie de ces effets baraqués est que le jeu s’adresse davantage à des joueurs aguerris, qui de parties en parties, en connaissant mieux les sets de cartes joués, affinent leurs stratégies et voient mieux là où ils peuvent aller. First Giants s’adresse, quant à lui, à un public désireux de prendre du plaisir de manière plus immédiate sans se faire chevaucher plusieurs neurones à la fois.
C’est dans les vieux pots…
Les deux jeux conservent tout de même le même objectif de collection de cartes de même couleur ou de même valeur avec la volonté de prendre de vitesse les adversaires pour s’octroyer les points de victoire finaux de leur Musée ou de leur Elysium. Cette course reste quasiment inchangée pour les deux titres qui se ressemblent plus dans la forme que dans le fond. Si First Giants propose un divertissement sympathique, plutôt léger sur le plan tactique, où les joueurs mènent leur petite barque sans trop de perturbation, Elysium se veut plus profond, plus technique et bien plus chafouin. Dans les deux cas, l’opportunisme est au rendez-vous. Selon le type de joueurs que vous êtes, vous serez sans doute plus ou moins attiré par la paisibilité de l’un ou par l’excitation de l’autre. Mais force est de constater que la prise de risque, l’inventivité et l’intensité donne à Elysium une belle longueur d’avance.
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