[Detective] Votre nouvelle série policière

Detective fait indubitablement partie des jeux qui m’ont le plus impressionnée ces derniers mois, même si je n’ai que deux parties dans les bottes. Przemysław Rymer, Ignacy Trzewiczek et Jakub Łapot (merci Ctrl C + Ctrl V, kœur sur vous) ont conçu un jeu exigeant, pointu, au contenu dédaléen, avec un gameplay incroyablement immersif, le tout présenté par des règles simples et claires, ce dont on commençait à désespérer vraiment de la part de Portal Games (soyons honnêtes).

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True Detective

Nous voilà dans la peau d’investigateurs avec une grosse affaire sur les bras. La boîte en comprend cinq, connectées entre elles. Cinq, c’est peu, mais vu le travail qu’il y a manifestement derrière, c’est déjà beaucoup, et chacune vous prendra bien une soirée (120/180 minutes annoncées, chez nous les deux premières enquêtes ont pris trois heures chacune). Et une sixième, indépendante des autres, est disponible en print’n play.
Impossible de prendre la campagne en cours de route : il faut, comme dans Aeon’s End Legacy par exemple, définir votre équipe de joueurs au départ et s’y tenir. Une contrainte, certes, mais vous étiez prévenus, on a là un jeu exigeant. On ne lance pas tout à fait une campagne de Detective comme on lance un jeu apéro. D’ailleurs, le sujet est sérieux (coucou les nazis), le décorum ultra réaliste, notre objectif complexe, et notre job si prenant qu’on pourrait bien ne plus compter nos « heures sup' » de détective.

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Soyez rassurés, ces efforts passés à essayer de dénicher le petit détail suspect qui ouvrira une fenêtre sur un autre pan de l’histoire sont largement récompensés. Les affaires foisonnent de détails et débordent de pistes à creuser et c’est réellement un bonheur de s’y perdre, même si un peu déroutant parfois. On va tenter de relier les indices entre eux, saisir le profil psychologique des protagonistes, se plonger dans le passé, confronter les preuves, les alibis, noter toutes les informations semblant importantes, et durant tout ce travail de recoupement, rien ne viendra casser le 4e mur, puisqu’il est, de fait, déjà écroulé par la modernité du jeu (le sous-titre ne s’y trompe pas “A modern crime boardgame »).

On sera en effet en apnée totale dans notre enquête car la première force ludique de Detective, c’est son ouverture et sa connectivité. Le jeu laisse les joueurs libres de vérifier des données sur The Internet, le vrai, le grand, le tatoué, le connecté. Mais ce n’est pas tout. L’éditeur a poussé le vice de l’immersion jusqu’à créer de toutes pièces un site web, Antarès (antaresdatabase.com), où nous pourrons trouver les infos (fictives cette fois) stockées par la police, le FBI, l’armée, et autres agences fédérales du jeu. Côté immersion, ça se pose là. Les informations, comme dans le monde réel, semblent infinies. Mais pas nos ressources – toujours comme dans la vraie vie hein ! -, et en particulier, pas notre précieux temps. Le fait que nos actions soient timées par une piste du temps qui décompte chaque heure qui passe nous fait ainsi véritablement ressentir une grosse pression sur nos choix (les heures supp passées à travailler qui ajoutent du stress pouvant mener au burn out… Oui, un MODERN crime board game on vous dit. Manque plus que la ressource “Xanax” et le compte est bon !). Forcément, on ne peut pas rester insensible à un tel réalisme.  

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Côté écriture proprement dite, sans revenir sur le solide enchevêtrement des pistes et la diabolique structure de l’ensemble, on pourra noter quelques longueurs dans les textes d’ambiance moins bien écrits que dans un bon vieux Sherlock Holmes Detective Conseil. Mais pour ce qui est des info liées aux enquêtes, hé bien, je ne suis pas flic, mais on s’y croirait.

 

Dix petites règles

Il est possible d’amener des joueurs peu rodés aux jeux de société modernes à jouer une campagne de Detective, car les règles, je le disais, sont bien écrites, bien traduites, exhaustives, et plutôt intuitives.

Vous allez, de façon coopérative, incarner une équipe d’enquêteurs qui vont suivre des pistes et collecter des indices.
Chaque affaire est concrétisée dans le jeu par 36 cartes, qui ne doivent pas être consultées ni mélangées avant de jouer.
Devant vous, un petit plateau qui symbolise les différents lieux que votre équipe peut visiter, ainsi que la fameuse piste du temps (le notre a été baptisé au café, pour plus d’immersion).
Vous vous munissez de votre livret d’enquête qui précisera les règles de chaque affaire et permettra de vous mettre le pied à l’étrier via le brief de votre supérieur.
Enfin, chaque joueur choisit son personnage, qui aura son petit pouvoir particulier. Bien sûr, n’oubliez pas d’avoir un PC sous le coude et de quoi noter.

 

Dans la partie, pas de tour de jeu spécifique : on va discuter ensemble et décider de ce qu’on souhaite faire, en équipe. Allons-nous au labo pour faire analyser une empreinte ? Passer trois heures aux archives pour vérifier un alibi ou aller sur le terrain interroger la mère du suspect ? Chaque choix vous permettra de lire une carte “piste” différente. Décidez-vous, puis déplacez votre pion sur le lieu choisi et le marqueur de temps du nombre de cases indiquées par la piste (sachant que voyager d’un point à un autre prendra déjà une heure).

 

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Il est parfois possible d’approfondir une piste, mais cela coûte des jetons “approfondir” (les bien nommés) qui sont en quantité limitée dans la partie. Tantôt votre intuition vous aura permis de consolider une piste utile, tantôt elle vous guidera sur une toute autre voie, qui pour l’instant pourrait sembler sans issue ni importance. Notez bien le “pour l’instant”. Tel ou tel détail pourrait bien avoir une toute autre dimension plus tard dans la campagne…  Mais on ne sait jamais combien de temps sera nécessaire pour trouver une piste digne de ce nom, ni combien de temps elle nous prendra à suivre jusqu’à au bout. Si nous devons tirer sur la corde de la piste du temps, le stress augmentera immanquablement, et si le niveau de celui-ci dépasse notre limite, notre enquête prendra immédiatement fin et il faudra écrire notre rapport final. Nous touchons du doigt ici un autre atout majeur du jeu : sans en avoir l’air, sans jamais briser l’immersion, Detective recèle une réelle dimension de gestion de ressources (temps, jetons).    

Restez concentrés, notez tout, et gérez votre temps !

L’accès à la base de données en ligne peut se faire à tout moment, et ne coûtera pas de temps. Les recherches en ligne seront possibles quant à elles seulement lorsque les enquêteurs y seront invités. Mais nous aurons d’autres ressources à gérer. En début de partie, chaque personnage apporte des jetons compétence à la réserve commune : l’“autorité” vous permettra de débloquer certaines situations, de suivre certaines pistes particulières, de convaincre des collègues de vous aider, ou un supérieur de vous donner un mandat d’arrêt, etc. Il est d’ailleurs possible de perdre une heure par jour pour écrire un rapport ce qui signifie concrètement gagner un jeton autorité.    

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Ensuite, les jetons “recherche” (pour votre capacité à fouiller toujours plus loin dans les archives), “technologie” (pour par exemple s’introduire dans des systèmes privés), “empathie” (pour tirer les vers du nez d’un suspect, etc), “perception” (pour déceler les petits détails qui tuent sur une scène de crime) sont tout autant de ressources à dépenser très précautionneusement.

 

Tout est sous contrôle

Autre bon point à souligner : les règles, décidément bien pensées, insistent aussi sur le fait que chaque joueur doit trouver sa place : le “geek” de service ira parcourir le web, l’“historien” du groupe aura noté tous les moindres détails sur papier, le “narrateur” est celui qui aime lire toutes les cartes à haute voix en mettant le ton, etc. L’idée étant de mettre en avant les compétences des joueurs à l’instar de celles de nos personnages. Voilà qui renforce encore la sensation de réalisme et booste la coopération.  

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Les personnages (Jack, l’ancien flic, Julia, ex-journaliste…), même si j’aurais aimé voir cet aspect-là développé plus encore, sont au départ une vraie bonne idée. Là, cette incarnation se résume grosso modo à un nom et un petit pouvoir utilisable une fois par jour, faisant naître une asymétrie vraiment très discrète. Qu’il aurait été génial de voir des éléments de notre passé et de notre personnalité surgir dans le déroulement de l’enquête (pour le meilleur et pour le pire !).

 

Le mystère de la boîte bleue

Des questions à choix multiples clôtureront chacun des cinq cas pour mesurer votre niveau de compréhension de l’enquête. Cet aspect-là est peut-être le plus décevant pour moi car peu innovant d’une part et parce qu’il vient rompre un peu la magie de façon abrupte. On vient de passer 3H à mener une enquête pour de vrai nous ! On n’a aucune envie que ça se termine par un vulgaire QCM qui viendra nous donner une note, comme à l’école. Ce n’est pas très réaliste, pour le coup. Et pourquoi nous sommes-nous donner tout ce mal, chef, si vous saviez déjà toutes les bonnes réponses ?  

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Malgré ces légers reproches, et même si j’ai encore la campagne à terminer, je dirais aujourd’hui que Detective m’apparaît comme le descendant moderne de Sherlock Holmes Detective Conseil. Le thème y est tout aussi respecté et l’accès aux outils en ligne le fait clairement se démarquer des autres jeux d’enquêtes (bien sûr qui dit site en ligne dit potentiellement problème technique, mais de notre côté, malgré quelques lenteurs tout s’est toujours bien passé). La règle est très facile à appréhender mais l’écriture des affaires et la quantité d’info que l’on peut s’amuser à collecter est abyssale. Le gameplay offre aussi un petit côté gestion de ressources bien intégré. Notre temps, nos déplacements et nos capacités doivent être utilisés avec soin, amenant une autre dimension à prendre en compte dans nos réflexions.

 

+ Detective ou + Chronicles of Crime ?

2018 a gâté les apprentis enquêteurs que nous sommes : Detective et Chronicles of Crime sont arrivés dans les boutiques françaises quasiment en même temps. Deux jeux coopératifs (tous deux en campagne) qui vous proposent une approche radicalement moderne du concept de crime à résoudre. Mais à mon avis les deux opus ne se font pas de l’ombre et ne parleront peut-être pas aux mêmes joueurs.
Autant l’excellent Chronicles of Crime axe plutôt son gameplay sur le fun (ses scènes en VR et temps réel, le style des protagonistes un peu cartoony, le smartphone que l’on se passe comme un bâton de parole avec le scan & play, ses parties plus courtes aussi…), autant Detective nous plonge dans une expérience plus analytique, plus lente, et joue la carte du réalisme poussé à son paroxysme avec des affaires et des outils renfermant un nombre d’indices labyrinthique. Au final, les deux sont cousins, mais proposent des expériences très différentes.

 

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1 Commentaire

  1. Photo du profil de Umberling
    Umberling il y a 28 jours
    Répondre

    Ça bouffe des donuts et boit du café en permanence. Et de temps en temps on bouffe un snack à la machine avec les légistes. C’est legit.

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