Trait cool- Tout en pointillées, rien n’est droit
Trait Cool est le premier jeu du collectif de designers allemands 7 Bazis à sortir des frontières allemandes pour arriver chez nous. Jeu de dessin coopératif, porté par Bankiiiz Éditions, les mêmes qui avaient déjà osé l’incroyable À la manière d’Arcimboldo (de Marie et Wilfried Fort, ainsi que Nathalie et Rémi Saunier). Trait Cool se joue de 2 à 8 joueurs, à partir de 10 ans, pour des parties d’environ 30 minutes.

L’expressivité est totale
Le dessin est la base de tout
Dans Trait Cool, chaque joueur reçoit une ardoise recouverte de lignes pointillées au recto et au verso. Toutes les ardoises sont différentes et proposent une disposition des pointillés qui varie d’une ardoise à l’autre, ainsi que d’un recto/verso à l’autre.
Les joueurs décident de la difficulté et piochent une carte parmi les 240 disponible. Chacune contient le mot ou le sujet à représenter sur ces ardoises. Les règles accordent deux minutes aux joueurs pour dessiner, avec la contrainte de suivre les lignes pointillées déjà présentes sur l’ardoise. Une fois le temps écoulé, les dessins sont révélés et toutes les cartes sont mélangées avec autant de cartes en plus. Chaque joueur doit éliminer une carte afin qu’au final ne restent que les cartes des joueurs. S’il reste des cartes leurres, elles constituent des malus de pénalité. La partie prend fin après la quatrième manche. Les joueurs perdent s’il y a plus de pénalités que de joueurs.

La déduction est plus aisée que prévu
La nature de l’artiste
Trait Cool repose sur une idée presque unique (Streets of Tokyo jeu indé avait une proposition presque similaire, on en parlait ici ) : dessiner un sujet sur une grille pointillée dont la structure impose entièrement la disposition, les formes, l’organisation et la lecture du dessin. Cette contrainte, profondément contre-intuitive lors des premières parties, désarçonne les joueurs, les laissant à la fois surpris et déstabilisés. Dessiner est un exercice délicat ; le réaliser sur un tel support devient un véritable défi. Les résultats obtenus sont bancals, improbables, absurdes, et la phase de déduction se transforme en un moment jubilatoire de mauvaise foi collective, où chacun défend avec aplomb l’évidence de son trait face à des adversaires visiblement incapables d’en percevoir le génie.
Puis Trait Cool fait son cheminement et s’apprivoise. D’abord les ardoises, en cherchant le meilleur côté et le meilleur format : en portrait ou en paysage. Puis on envisage le sujet dans sa représentation la plus large possible, et non plus seulement dans sa représentation finie et géométrique. On l’aborde dans une représentation plus ouverte et suggestive. Les joueurs-dessinateurs acceptent alors naturellement l’incomplétude des tracés, tandis que les joueurs-déducteurs prennent le relais pour les compléter. Cette complémentarité entre l’intention et l’interprétation installe une dynamique particulièrement fascinante à observer autour de la table, où les déductions consistent à prolonger les lignes et à reconstruire la cohérence globale à partir de fragments esquissés. Il se crée ainsi un foisonnement de solutions et de représentations folles, chez les adultes, et d’autant plus chez les enfants, même à partir de 6 ans, sur les mots les plus simples. Cela crée des mises en situation du sujet et un nombre de cadrages possibles dans sa représentation qu’aucune initiation à l’art ne saurait rendre aussi parlante.

Des dessins d’enfants …
Dessiner, c’est tricher
Néanmoins, sur le long terme, plusieurs problèmes apparaissent : d’abord, les joueurs vont à l’essentiel de la représentation et ne s’efforcent plus de bien faire. Les dessins perdent en maestria, et la déduction repose alors sur l’élimination, par défaut, des sujets qui correspondent mieux que d’autres à ce que l’on voit. Le jeu devient alors un exercice de tri comparatif entre des options plausibles. Cela reste toujours aussi drôle, puisque le décalage entre le sujet et le résultat s’aggrave, donnant lieu à des illustrations toujours plus absurdes. Mais il y a alors peu de difficulté pour les joueurs à l’emporter s’ils observent bien, puisque les sujets restent suffisamment différents pour ne pas être confondus.
On se demande alors si l’introduction de sujets plus complexes, vraiment trop complexes, n’est pas une manière illusoire de faire grimper artificiellement la difficulté, puisqu’avec de tels sujets, on sort du cadre du dessin pour tomber carrément dans un exercice d’illustration, qui ne s’adressera qu’à une typologie de joueurs virtuoses. Les enfants sont bien évidemment exclus du mode difficile, mais aussi les publics les moins à l’aise avec l’exercice, avec des sujets comme Conférence, Déménagement, Berlin, Journaliste, Poète, Beau… La représentation des sujets devient alors tellement complexe que, même sans le chrono, on se demande si ces sujets ont leur place dans un tel jeu.
Pour les joueurs n’ayant pas un niveau expert+ en dessin, cette complexité amène les joueurs à s’exprimer en symboles, rébus, raccourcis et optimisations de traits, et standardise leurs représentations, ce qui appauvrit l’expérience initiale : le jeu ne se gagne plus en dessinant plus intelligemment ou en interprétant-observant plus finement, mais en comparant plus efficacement entre les résultats et les cartes disponibles. La promesse ludique qui accordait une belle importance au geste créatif se trouve ramenée vers un exercice de rationalisation (dessin et choix des cartes) moins passionnant.

Celui d’un adulte
Trait Cool séduit immédiatement par la force de son idée : une contrainte graphique qui transforme le dessin en terrain d’exploration, générant des moments de jeu aussi déroutants que jubilatoires, où l’imagination et l’interprétation collective prennent toute leur place. Dans ses premières parties, il touche juste, en créant une expérience accessible, artistique, inventive et pédagogique. Mais sur la durée, le système montre ses limites : l’optimisation des dessins pour répondre au poids de la mécanique d’élimination finissent par déplacer le plaisir du geste créatif vers un exercice plus froid de comparaison et de triage. Trait Cool demeure une proposition brillante, marquante et originale, mais dont l’équilibre ludique s’érode avec le temps. À tel point qu’à la maison, il est surtout joué et apprécié comme un défi de représentation libre, sans contrainte de temps ni objectif de victoire… À la manière d’Arcimboldo en somme ce qu’il aurait dû être…
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