Savage Bowl – Tu perds ou tu apprends

Le jeu préféré des amateurs de jeux de plis arrive enfin. Avec son mélange de football américain, de lézards anthropomorphes et sa mécanique baroque, Savage Bowl de URIO, auteur japonais, localisé en France par Matagot, intrigue immédiatement. Difficile de résister à l’envie de s’y plonger pour comprendre comment un assemblage aussi étrange a pu séduire une partie des joueurs les plus passionnés.

 

 

L’enfer du dimanche 

Savage Bowl met en scène un match de football américain opposant différentes espèces de lézards. Derrière cette thématique décalée se cache un jeu de plis d’une grande originalité, dans lequel la temporalité d’un match sportif épouse parfaitement le rythme du jeu : chaque manche se déroule en deux mi-temps bien distinctes. Durant la première, l’arbitre veille au respect des règles. Cinq premiers plis durant lesquels les règles traditionnelles du jeu s’appliquent : fournir la couleur demandée et, à défaut, couper à l’atout ou se défausser. Il est également possible de jouer une carte joker, permettant de copier la couleur de la carte précédemment jouée tout en conservant sa propre valeur. 

 

 

 

Une règle néanmoins bouleverse les habitudes. Le joueur qui remporte le pli est celui qui a joué la deuxième carte la plus forte. Celui qui a jouée la plus forte, prend un carton jaune : il doit défausser une carte de sa main face cachée et, surtout, il ne participera pas au pli suivant. Cette sanction n’en est pourtant pas vraiment une. Elle agit davantage comme une forme de protection. Car Savage Bowl impose une limite stricte au nombre de plis qu’un joueur peut remporter par manche. À cinq joueurs, dépasser deux plis entraîne une élimination immédiate ; à quatre joueurs, la limite est fixée à trois. Dans ces conditions, être momentanément privé de jeu devient une bénédiction qui permet de souffler et de ne pas gagner de pli trop vite. Je vous laisse imaginer la rage de celui qui emporte le pli avec une carte qu’il croyait minime. 

 

La vie ne fait pas de cadeau 

Puis arrive la seconde mi-temps. L’arbitre disparaît. On imagine volontiers qu’il a été enlevé, bâillonné puis enfermé dans quelque casier obscur. À partir de cet instant, les règles retrouvent leur fonctionnement traditionnel : la carte la plus forte remporte le pli. La contrainte du nombre maximal de plis demeure, tandis que le mécanisme de protection a disparu. Chaque victoire devient potentiellement catastrophique. Vous avancez constamment au bord du précipice tandis que vos adversaires cherchent activement à vous y pousser. Pour marquer des points, il faut atteindre précisément le nombre de plis autorisé, avec un bonus accordé aux premiers joueurs à y parvenir. 

 

 

 

Savage Bowl révèle pleinement sa singularité : il renverse les codes habituels du jeu de plis et embrouille les joueurs. Garder ses meilleures cartes est risqué, perdre volontairement constitue la meilleure option, mais quelle carte sera suffisamment faible pour me faire perdre ? Et lesquelles dois-je défausser, parce que quand même, il faudra que je gagne mes plis à un moment ? La lecture du jeu est d’autant plus complexifiée par le fait que l’on défausse les cartes face cachée. Le système pousse constamment à ne pas jouer ou à le faire contre les autres. L’élimination y est alors particulièrement brutale : là où les jeux de plis traditionnels reposent sur un scoring subtil pour départager les joueurs, ici les plis déterminent directement le gain ou l’élimination. Savage Bowl ne cherche jamais à atténuer ses conséquences : un pli de trop agit comme un couperet, tandis qu’un total insuffisant ne permet d’obtenir aucun point. Le jeu se montre exigeant, frustrant, et ne fait aucune concession. Les parties peuvent d’ailleurs sembler longues et éprouvantes. Douze ou treize plis en moyenne par manche, sur quatre ou cinq, cela représente un engagement conséquent, surtout quand chaque décision compte et où la moindre erreur peut anéantir la manche. Il en résulte une tension permanente, portée par une forme de cruauté ludique assumée par le thème et merveilleusement mise en scène par la mécanique.

Savage Bowl est un jeu brillant, mais dérangeant. Il paraîtra peu agréable à jouer à ceux qui aiment folâtrer, expérimenter la matière ludique. Ici, on s’épuise dans la retenue pour se faire sortir risiblement, mais surtout on s’acharne contre l’autre en lui souhaitant le pire. Aucun doute : sa mécanique épouse son esthétique, excessive, brutale et dégueulasse. Âmes sensibles s’abstenir. Hail to the King, baby !!!!

 

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