Federation : Alignement des planètes ?

Federation est une création de Matthieu Verdier et Dimitri Perrier, édité par Explor8 la maison d’édition de Dimitri et Anne-Catherine Perrier. Le jeu devrait être lancé sur Kickstarter le 28 septembre. L’éditeur nous a envoyé un prototype et nous revenons tout juste du congrès des fédérations des planètes unies pour vous rendre notre compte rendu circonstancié.

 

Cursus Honorum

À l’origine, ce jeu provient d’un prototype de Matthieu Verdier appelé Cursus Honorum. J’avais eu la chance de découvrir les règles à l’époque (en 2017), il proposait une mécanique de pose d’ouvriers originale et je fus plutôt content de voir qu’il avait finalement trouvé le chemin de l’édition. Dans le thème d’origine, nous incarnions des citoyens de la république romaine et nous allions intriguer au sénat. 

Dans le nouveau thème, l’intrigue s’est déplacée dans un univers de Science-fiction. Nous jouons des diplomates d’une délégation extraterrestre qui souhaite intégrer la fédération et nous avons cinq ans pour prouver notre valeur. Nous allons influencer le sénat dans le but de gagner de l’allégeance sur chacune des cinq planètes afin de gagner des médailles riches en points. Nous financerons des projets qui, s’ils sont pleinement financés, rapporteront des points aux joueurs majoritaires en fin de partie.

Federation mélange plusieurs mécaniques mais la pose d’ouvriers est centrale (ou plutôt ici la pose de diplomates). Le Sénat est représenté par une matrice d’actions de 3 x 6 cases. La pose d’un de nos quatre pions est source de nombreux dilemmes et implique une réflexion sur plusieurs niveaux.

 

 

Évidemment, la case Sénat où je le pose déclenche directement une action, mais ce n’est pas tout. Nos pions sont doubles-faces, avec d’un côté le dessin d’une pièce (c’est le côté financement) et de l’autre une valeur qui va de 1 à 3 pour avoir une présence (avec plus ou moins de poids) dans la zone et la rangée du plateau.
En fin de manche, le joueur majoritaire dans la rangée remporte quelques points de victoire non négligeables, mais pas seulement, puisque le sénat est aussi divisé en deux zones : l’aile gauche et l’aile droite et les joueurs vont collectivement voter pour une loi ou une autre qui déterminera un certain scoring. 

 

 

Par conséquent, on ne positionnera jamais nos jetons à la légère : quelle loi m’est le plus favorable ? Est-ce que je vais essayer de remporter une majorité sur la rangée, mais surtout, quelle action faut-il que je réalise ce tour-ci ? 

Si vous posez votre jeton côté financement, vous renoncez (au moins en partie) aux majorités, mais vous pourrez débloquer une case sur votre plateau personnel (youpi, plus d’actions !), mais en plus cela fera progresser le financement du projet de la colonne (sur le long terme). En fin de partie un projet financé rapporte des points aux joueurs majoritaires, c’est un autre axe de scoring que l’on ne peut pas laisser de côté, puisqu’il y a 6 projets qui peuvent être financés et chacun d’eux rapportent des points de victoire en fin de partie en fonction du nombre de joueurs attablés (à 4 joueurs 16 pour le premier, 8 pour le suivant et 4 pour le troisième). Loin d’être négligeable.

Une session de Federation se composera de cinq manches de quatre tours, soit 20 actions par joueur, sauf que si l’on réussit à débloquer des zones de notre plateau et y envoyer nos vaisseaux, c’est pas moins de 8 actions de plus que l’on pourra réaliser. Pour autant, il faudra plusieurs préalables pour y parvenir : débloquer la zone, avoir des vaisseaux et le niveau d’accréditation suffisant. 

 

 

Si la mécanique centrale reste de la pose d’ouvriers, le jeu est très ouvert, on ne se retrouve jamais vraiment bloqué d’abord parce que chaque planète est présente sur chaque aile du sénat, mais en plus, on peut éventuellement l’activer sur son plateau personnel. Les actions des planètes permettent de booster notre influence de diverses manières ce qui est source de points de victoire potentiels en fin de manche (en fonction de la tuile loi), mais aussi en fin de partie si le projet lié à cette planète est financé. Mais les autres actions ont aussi leur intérêt : augmenter son accréditation, acheter des vaisseaux, financer des projets, récupérer son assistant parlementaire ou encore récupérer le marqueur premier joueur. 

 

Premier arrivé premier servi ?

Être premier joueur devient un avantage trop important pour le négliger dans de nombreux jeux. Dans Federation, ça reste un bénéfice pour aller jouer une action qui nous fait de l’œil, mais cela peut être contrebalancé par tout le jeu des majorités de fin de manche (c’est souvent plus facile de se positionner quand on est dernier à jouer).

 

 

Chaque planète offre ses avantages, Néo la planète minière rapporte des ressources (plus on avance sur cette piste et plus on gagne de ressources). Sur 6 Moon on remporte un jeton altération que l’on va pouvoir dépenser un tour prochain en lieu et place d’un de nos diplomates, et sur ces jetons on trouve des bonus intéressants, des vaisseaux, du financements, des ressources etc. Sur Néo on gagne des ressources immédiatement, tandis que sur 6 Moon, c’est en deux temps puisqu’il faut les dépenser, mais les gains sont plus versatiles et peuvent être des gros boosts.

 

 

Sur Atalum, nous pouvons recruter des tuiles érudits afin de bénéficier de leur pouvoir. Il existe 5 types d’érudits associés aux planètes. Pour pouvoir engager l’érudit de niveau 2 il faut avoir celui de niveau 1. Celui de niveau 3 rapporte des points de victoire en fonction d’une condition au moment où on le réalise, comme cet érudit qui donne 1 points de victoire par ressources stockées. Il sera plus opportun de le prendre quand on aura fait le plein.

 

Arratoine est une planète commerçante où vous pouvez dépenser des ressources afin de les transformer en ressources plus évoluées, en diamant d’or, ou même en point de victoire. Chaque échoppe montre deux niveaux et le deuxième nous permet de bénéficier de la contrepartie multipliée par 3. 

 

 

Enfin, la planète robotique nous permet de dépenser nos ressources sur les petites structures afin d’y gagner des bonus (comme par exemple un vaisseau) qui seront aussi des revenus en fin de manche, ou bien sur les méga-structures (contre une ressource rose, verte et surtout d’un diamant d’or) pour immédiatement remporter des points en fonction de notre avancée sur différents critères (par exemple, selon son avancée sur telle et telle planète). Petit effet course, puisque le premier arrivé aura un multiplicateur plus puissant que le deuxième. Joué au bon moment c’est un moyen de marquer entre 12 et 18 points ! Voilà un des endroits où l’on se surveille de près. 

 

Interaction

Autre élément très interactif, la course aux médailles qui rythme la partie : quand, à force de progression, on atteint un seuil sur une planète, alors on gagne une médaille. Plus on a de médailles et plus on génère de points de victoire en fin de partie (jusqu’à 30 points). Les adversaires pourront toujours briguer une médaille sur la même planète que vous, mais elle sera plus difficile à acquérir. Voilà une interaction que je trouve très fine, qui nécessite de s’épier continuellement.

 

Assistant, levez-vous ! 

Je ne vous ai pas parlé de l’assistant parlementaire : une fois débloqué on peut le placer avec un de nos diplomates afin d’augmenter sa valeur. Quand sa valeur n’est qu’à un, il n’a que peu de pouvoirs de nuisance, mais en évoluant, il va faire basculer les majorités et les votes.  

J’aime bien le jouer avec ma dernière action car ça rend les choses incertaine pour mes adversaires, mais en le plaçant dès le début, c’est un peu une façon de dire « hey cette ligne est pour moi ». On peut aussi se retrouver dans des situations de coopération de circonstance, dès lors que l’on a des intérêts communs pour une loi ou pour le financement d’un projet.

 

 

A voté !

Le jeu ne propose rien d’insurmontable pour un habitué aux Eurogames, en termes de difficulté on pourrait le comparer avec un jeu de Stefan Feld. Mais la filiation la plus évidente reste Bruxelles 1893 de Etienne Espreman, avec sa matrice d’action, ses majorités en ligne et en colonne, même si dans Federation les majorités croisées sont plus fortes.

Federation propose une réelle courbe d’apprentissage. Au départ, il faudra ingurgiter beaucoup de règles mais en général à la fin de la première manche, les joueurs habitués commencent à savoir dans quelle direction aller.

Concernant l’édition, on est passé de l’Empire Romain à un univers Science Fiction, si le thème fonctionne assez bien, cela reste plaqué, on oublie rapidement les noms des ressources (Lavandium, Copernium et Océanium) ainsi que ceux des planètes que l’on détermine par leur couleur. Néanmoins, les amateurs d’Eurogames qui ont l’habitude de ce genre de conventions s’en satisferont. On s’est quand même un peu interrogés sur ce changement de thème et la direction artistique. Pour le dire crûment, ça fait un peu SF de seconde zone et on se prend à regretter le thème historique du sénat romain qui aurait pu être documenté et plus crédible.

Visuellement, on est submergé de couleurs très flashy et je dois avouer qu’au début j’ai pris peur. L’ensemble donne d’abord une sensation de quelque chose de fouillis. Après quelques tours, on finit par s’habituer, chaque zone est plutôt bien délimitée. L’ergonomie requiert un petit temps d’adaptation, mais elle s’avère bonne à l’usage. Si la zone du sénat où nous accomplissons nos actions est plutôt agréable, on a regretté les tuiles érudits (on a connu Miguel Coimbra plus inspiré), ces personnages manquent un peu de consistance et d’incarnation, à l’exception peut-être des érudits d’Atalum, qui ont ce petit supplément d’âme.

 

 

Federation est très interactif, comme souvent dans les jeux qui proposent de la majorité. Il faudra se surveiller continuellement pour ne pas se faire damer le pion et savoir “gratter” quelques points dans les majorités de fin de tour. Avec les lois votées qui ne sont autre que des scorings, on peut avoir des intérêts communs avec un joueur et le convaincre diplomatiquement de jouer pour sa paroisse et surtout la nôtre évidemment. Le jeu est à la fois tactique, puisqu’on s’adapte constamment en fonction des joueurs et de leurs actions (surtout avec cette petite course aux médailles), et stratégique, puisqu’on essaie de construire une stratégie long terme notamment grâce aux projets. Avec ces projets d’ailleurs il faudra s’adapter et également essayer de grappiller des points quand l’échéance arrive. Et parfois, là encore, tenter de convaincre un joueur de participer même si pragmatiquement il aura moins d’intérêt que vous à le faire.

Concernant la rejouabilité, on peut éventuellement modifier les tuiles Structures et leurs bonus. Ainsi on peut retourner une tuile Érudit (et la rendre active à nouveau) ou bien augmenter son assistant à chaque phase d’entretien. De même, les mégastructures ne fonctionnent plus avec les mêmes binômes de scoring et cela évite les habitudes. Mais cela dépend aussi des joueurs et du jeu, des lois, des projets… 

 

Tuile pour 3 joueurs

 

À 2 et 3 joueurs on utilise des tuiles qui bloquent des emplacements pour renforcer l’interaction. Ces tuiles sont fonction du niveau de la manche en cours et permettent de garder la pression sur les votes. La maintenance nécessaire reste très réduite et cela fonctionne plutôt bien, mais évidemment le jeu est beaucoup plus intéressant à partir de 3 et surtout à 4 joueurs où la tension est bien plus forte.

Federation ne propose à proprement parler rien de vraiment nouveau : de la pose d’ouvriers, de la majorité… mais le game design est très abouti, les différents éléments sont très bien imbriqués, jouant sur deux tableaux, à savoir l’aspect stratégique (avec les projets bénéfices à long terme) et l’aspect tactique (avec les bonus immédiats ou de fin de manche). Le twist des jetons doubles-faces, les majorités croisées, les financements des projets et le déblocage d’actions sur notre plateau sans oublier l’apport de l’assistant parlementaire contribuent à un dilemme multi-niveaux interactif permanent qui devrait grandement satisfaire les amateurs du genre.

   

4 Commentaires

  1. Stéphane GANDAR il y a 28 jours
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    Nous y avons joué cet été et avons bien apprécié le design et les regles du jeu. Les couleurs ne m’ont pas du tout choqué, bien au contraire et j’ai vraiment trouvé le système de sénat galactique bien présent.
    Certaines planètes par contre m’ont semblé vraiment ultra importantes…;j’ai essayé de tirer mon épingle du jeu en obtenant un maximum de vaisseau et de progresser sur la planète bleue…cela m’a produit une belle avance.

    Néanmoins, en fin de compte je me suis fait littéralement rouler dessus en fin de partie avec une très lourde défaite, faute de ne pas avoir joué sur la planète robotique, qui offre des bonus incontournables. Je suis donc un peu passé à côté de la partie en ayant pourtant eu l’impression de bien lutter… Je me suis donc posé la question de l’équilibre des planètes, certaines m’ayant paru essentielles…

    Mais il est plus probable que ma stratégie ai été nulle !!!lol

    Bref, j’y rejouerais volontiers car autant le thème que la mécanique m’ont beaucoup plu (et il faut aussi que je fasse mieux clairement…)

    • Matthieu Verdier il y a 27 jours
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      Se questionner sur l’équilibrage d’un jeu expert après une seule partie m’étonnera toujours : le jeu a été énormément testé et plusieurs stratégies sont valables (faire l’impasse sur une planète fonctionne, tout comme rester assez bas en accréditation ou aller très peu sur la planète robotique, le record de PV du jeu a été fait sans faire de structure à PV justement). C’est un jeu exigeant, qu’il faut jouer plusieurs fois pour en saisir la profondeur.

      Par exemple, Atom a joué quasiment 10 parties avant de rédiger cet article 🙂

  2. Stéphane GANDAR il y a 27 jours
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    Nous sommes entièrement d’accord sur l’avis d’une seule partie, pas de méprise…j’ai adoré et questionné plutôt ma façon de jouer à ce jeu expert, ma manière d’anticiper les actions qui fut totalement à côté de la plaque…lol

    j’aimerais clairement avoir l’occasion de rejouer pour partir sur une autre stratégie, c’était un compte rendu à chaud basé sur le fait que j’ai tellement eu l’impression de pouvoir gagner haut la main, que je fus fort déconvenu quand la fin fut venue…

    • Shanouillette il y a 27 jours
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      Le jeu est un exercice d’équilibriste entre les objectifs court terme, moyen et long terme avec de multiples endroits plus ou moins juteux en PV réglé par une question de timing importante, on peut facilement se faire avoir sur la première partie si un de ces endroit échappe à notre regard attentif (bien sûr tout dépendra aussi de ce que font les autres). L’occasion de prendre sa revanche !  😉

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