Council of Shadows – Course ad astra

La course à l’espace est plus que lancée et le Concile des Ombres règne sur l’univers connu (et le moins connu). Les joueurs veulent accéder au Concile car un siège semble vacant… quoi de mieux pour les impressionner que notre niveau de technologie ? Voilà, en l’essence, le propos ou le pitch de Council of Shadows, petit buzz à Essen 2022, et sortie de ce début d’année pour Alea/Ravensburger. 

Martin Kallenborn et Jochen Scherer, les auteurs, proposent ici un but qui diffère un tantinet des sempiternels points de victoire. Pour remporter la partie, il s’agit de monter en niveau de technologie et pour ce faire, votre production d’énergie doit dépasser votre consommation. On pourrait se dire que cette énergie, ce sont nos PV, et un peu, oui, mais notre consommation, ce sont nos actions : à nous de savoir valoriser avec précision nos investissements tout en ne grillant pas trop vite notre fuel.

 

Construire des majorités, c’est s’assurer plein de points lors du retrait de cubes, mais vous pouvez aussi récupérer les bénéfices des planètes !

 

Moteur d’action à réaction

Les tours de jeu permettent aux joueurs d’acheter des cartes Action ou des améliorations pour leur tableau, à l’aide de cristaux récupérés sur le plateau ou via des cartes. Puis vient une phase de planification dans laquelle les joueurs dissimulent leur plateau personnel à l’aide de paravents, et dans laquelle on recouvre les trois emplacements d’action par des cartes. Au premier tour de jeu, on en placera nécessairement trois, aux tours suivants, on aura le choix de recouvrir les cartes posées précédemment.

Ensuite, la consommation totale de notre séquence d’actions est ajoutée à notre consommation préalable, définissant un nouvel ordre du tour. Enfin, les joueurs effectuent leurs trois actions, et font glisser leurs cartes d’action d’un cran vers la droite, libérant ainsi des cartes.

Cette séquence, quoique plutôt simple, demande tout de même de la précision dans son exécution : en effet, chaque emplacement d’action, chaque carte aussi, a ses spécificités, et il n’est pas rare que chaque action ait quelques tiroirs. La gestion de cette main d’actions rappelle un peu celle de Maîtres Couturiers / Rokoko, quelque part, quand la piste de consommation pourrait très vaguement faire penser à celle d’Olympos, en sensation. Avec les actions, on génère quelques ressources, mais surtout, on part à la conquête de l’univers : on découvre des systèmes solaires (des tuiles) dans différentes galaxies, et place des cubes d’occupation sur les planètes de ces systèmes. Mais plus le système est lointain (1, 2 ou 3 parsecs), plus il est difficile d’accès, plus il est riche aussi. Les systèmes occupés peuvent être exploités pour récupération d’énergie et de divers bonus. En fin de tour, vous pouvez retirer un cube par galaxie si vous désirez l’exploiter pour un bénéfice d’énergie, et une éventuelle carte bonus qui sera de l’énergie de fin de partie. Si vous avez une majorité de cubes, vous avez bien entendu accès à plus de ressources. Mais retirer un cube, c’est s’exposer un peu à perdre la majorité… cruel dilemme !

 

Un certain panel d’améliorations et de coût en énergie.

 

Dark green ?

L’aspect “dark” de Council of Shadows est superficiel : les Dark Techs n’ont de sombre que le nom, les Ombres n’ont rien dans le jeu, pas même une présence, et n’offrent qu’un vernis kitsch sur cette course spatiale.

L’aspect course n’a rien de galvaudé, lui : il faut gérer son effort et le rentabiliser. Pour un peu, on se trouverait dans un propos écologiste, qui dirait, par le game design, qu’il faut voir à la sobriété, car la consommation zéro n’existe pas. Mais la sobriété totale n’existe pas : vous devez consommer. En soi, viser petit en permanence pourrait marcher s’il n’y avait pas de carotte à aller vite. Il faut lutter contre sa volonté primaire d’engranger de nombreuses ressources ou d’accomplir des actions d’éclat : est-ce que cela vaut le coup ? Est-ce qu’il n’y a pas mieux à faire ? Cette course est à la fois une course contre les autres et une course contre sa propre avidité, ce dernier pan donnant une saveur toute particulière à chaque franchissement de palier.

 

Plateau joueur et son paravent/aide de jeu. Lisible, mais on aurait aimé des trous pour les cubes, vu que les cartes glissent de la gauche vers la droite.

 

 

Séquence

Les actions pourraient sembler routinières, car sont finalement peu nombreuses ; mais l’économie de la consommation et les différentes séquences que l’on peut obtenir changent profondément les sensations de jeu. Les cartes d’amélioration permettront d’extraire plus ou de consommer moins, mais n’apportent pas de nouvelles actions. Mais surtout, les Dark Tech sont des éléments notables qui arrivent à changer l’anatomie du jeu. Fixer sa consommation à 0 pour le restant de la partie, quitte à être dernier joueur en permanence ? Avoir un quatrième emplacement d’action ? Améliorer la qualité de toutes nos gemmes futures ? Gagner un bonus immédiat non négligeable ?

L’accession à une de ces Dark Techs accélère grandement la partie (et offre une compensation aux joueurs en retard), tout en changeant sa configuration. Si le début de la partie semble facile et presque un peu mou, la fin ressemble plus à une descente de montagnes russes.

Le troisième niveau de technologie mettant fin à la partie voit les joueurs se précipiter et exploiter toutes leurs galaxies. Un décompte d’énergie vient clore le jeu, poussant potentiellement les joueurs à un quatrième ou à un cinquième niveau d’énergie.

 

Quelques Dark Tech.

 

Éditions Série B

Council of Shadows est une étrange bête : le plateau est un puzzle six pièces, des caches mobiles pas très pratiques viennent masquer certaines zones (pourquoi ne pas les avoir intégrés au puzzle ?), et pourtant, il y a un trône en punchboard qui ne sert à rien, et certains composants pourraient mieux fonctionner (faire des creux pour les cubes de notre plateau personnel, ça n’aurait pas été du luxe). Et pourtant : modules de règles additionnels, mode solo : le jeu offre beaucoup. En somme, on sent une certaine attention au détail, mais peut-être une finition… hâtive ?

Il en va de même pour les règles. Bien qu’une certaine attention ait été portée au livret, on remarque des manques de clarté flagrants : mise en place en gros paragraphe, pas séparée ni balisée, séquence de jeu incorrectement écrite (!), en français comme en anglais, peu de clarté sur certaines actions (la pioche d’objectifs). D’ailleurs, aucun traducteur de crédité, juste le rédacteur des règles. On note aussi l’absence de velléité de traduction quant aux termes Council of Shadows ou Dark Tech, pourtant tout à fait abordables. Les gemmes sont appelées gemme anthracite, gemme dorée et gemme transparente : pas de nom pour ces ressources alors que le reste du jeu veut porter une certaine thématique ?

 

Le jour du dépassement : Bleu atteint le niveau de Dark Tech 1 et revient au début de la piste d’énergie !

 

Enfin, bien que l’iconographie soit plutôt claire, son abondance et son placement parfois un peu serré nuisent quelque peu à l’immédiateté du jeu. On ira fouiller dans la règle pour obtenir les détails des Dark Techs, on se posera encore quelques questions après quelques manches sur une carte ou deux…

Aujourd’hui, dans un monde ludique où la qualité moyenne d’un jeu est excellente, difficile de pardonner ces nombreux et pourtant menus écueils.

 

Aller de l’avant

S’il faudra cinq ou six manches pour finir la partie aux joueurs aguerris, vous aurez certainement un peu plus de temps pour votre première partie de Council of Shadows. Proposition atypique renouvelant le concept de points de victoire, plutôt accessible pour un jeu expert, course demandant de se mesurer dans l’effort : les atouts de Council sont nombreux. Mais les non moins nombreux petits hoquets de l’ergonomie font souffrir la qualité des parties. La planification de sa séquence d’actions, l’économie des cartes que l’on ne revoit pas forcément, voilà ce qui donne véritablement à Council sa saveur si unique. On choisit son poison, on se grève en dépensant trop, on prépare ses bons coups pour la suite : on a cette envie d’optimiser et beaucoup de façons d’y parvenir.

J’ai, pour ma part, apprécié Council of Shadows pour sa proposition audacieuse, une fois passée la frustration des errements d’édition. J’ai envie de remettre le couvert, quitte à, cette fois, incarner un des leaders avec un pouvoir asymétrique. Ce n’est certainement pas le jeu expert le plus profond de l’année, mais au moins, il ne manque pas d’audace ; et je crois que ce que je souhaite vivre, ce n’est pas un éternel recommencement d’un mécanisme ludique, mais une proposition. C’est bel et bien le cas ici !

 

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