Concordia Venus : une folle élégance

Quand on est joueur, on raffole de nouvelles mécaniques, de nouvelles alchimies. Bilan, beaucoup de jeux font le pari de la surenchère. Mais avec le temps, une question se pose : ne fait-on pas compliqué pour le plaisir de faire compliqué ? N’essaie-t-on pas de flatter les joueurs et leur gros organe spongieux bourré de neurones en leur présentant des mécaniques alambiquées, parfois de façon un peu vaine ?

Avec Concordia, Walther Mac Gerdts a su prouver aux ludistes que l’on peut proposer une mécanique simple et pourtant très interactive avec des règles qui tiennent sur une double page.

Voilà un jeu dont je ne me lasse pas. À chacune de nos parties, je frémis à l’idée que ça soit celle de trop, celle qui montre les limites du jeu, et en fait non, cela confirme au contraire sa grande qualité.

Le titre est auréolé qui plus est d’une nomination au Spiel des Jahres en 2014, même si Istanbul (Rüdiger Dorn) lui a été préféré. Chaque année l’éditeur propose une extension sous forme de nouveaux plateaux. Si l’on s’en tient à BGG, il existe pas moins de 8 plateaux différents.

Le jeu était sorti sur le sol français via Ystari puis avait plus ou moins disparu de la circulation pour réapparaitre un temps du côté d’Atalia. En 2019, PD Verlag, l’éditeur allemand propriété de l’auteur Walther Mac Gerdts, a ressorti le jeu sous le nom de Concordia Venus qui se trouve distribué chez nous par Matagot. Et c’est de lui dont nous allons parler aujourd’hui.

 

 

Une certaine idée de l’excellence…

Dans Concordia toute la mécanique repose sur des cartes : nous commençons avec les mêmes cartes en main et à notre tour nous en jouons une et appliquons son effet… et c’est tout.

Enfin presque ! C’est aussi et surtout un jeu de tempo, à quel moment jouer cette carte, sachant qu’en plus elle devient indisponible jusqu’à ce que l’on décide de toutes les récupérer en jouant son Tribun.

Installer des comptoirs dans les différentes régions, acheter de nouvelles cartes, produire des ressources dans les zones où l’on a des comptoirs, vendre ou acheter des ressources… Voilà le genre d’actions que les cartes nous permettent de jouer. Mais l’autre élément important des cartes c’est qu’elles sont aussi au cœur du scoring : tout le décompte se fait en fonction des cartes que l’on aura en fin de partie et selon les actions que l’on aura menées.
Par exemple avec les cartes Saturnus, je vais marquer autant de points que de régions différentes occupées, donc si j’ai 3 cartes et que j’occupe 10 régions, je gagne 30 points. Mercurius sera fonction de ma capacité de production, etc.

Ainsi, le tout est vraiment limpide, même si dans les premières parties il est compliqué de lire le jeu des autres joueurs et de savoir où ils en sont. On peut le prendre comme une faiblesse, mais pour moi c’est une force, car ça évite les moments d’intense paralysie faciale où l’on analyse le plateau, ses cartes, les cartes disponibles à l’achat… Si on peut plonger en catalepsie, on sera incapable de connaitre les points exacts des adversaires et ça force un peu la décision à l’instinct. Que c’est bon !

 

 

L’interaction est permanente, tout en restant plutôt “à l’Allemande” : on ne casse rien aux autres joueurs, mais on s’installe dans les régions qu’ils vont probablement activer avec leurs Préfets pour bénéficier de ressources gratuites. On peut s’installer sur une ville où est présent un autre joueur mais cela coûte plus cher (en sesterces), nous obligeant à changer notre fusil d’épaule et nous faisant rager un petit peu. Enfin, et surtout, nous sommes dans une interaction de course de fond, car le jeu se termine de deux façons différentes : soit il n’y a plus de cartes dans la rivière de cartes, soit un joueur a posé tous ses comptoirs. En sus, le joueur qui déclenche la fin s’arroge la carte Concordia et ses 7 points de victoire.

 

 

Concordia Venus : vive les mariés

Concordia Venus nous propose de jouer en équipe, chose plutôt rare dans un Eurogame où en général on s’adonne à une compétition acharnée et où les alliances ne sont que de circonstance. Dans cette version, la proposition est plus ou moins la même, excepté un fait notable près. Quand un joueur joue une carte, il applique son effet dans sa totalité, mais le coéquipier peut lui aussi réaliser la même action. Énoncé comme cela, ça a l’air bête, mais en réalité l’aspect tempo du jeu est encore plus acéré. Il faut optimiser ses actions, mais aussi celle de son coéquipier.

Ainsi, en jouant l’Architecte, je déplace mes Meeples colons, et je construis mes comptoirs, mais ensuite mon coéquipier fait de même. 

Mais il se pourrait qu’il ait d’autres projets en tête et notre Architecte arrive un peu trop tôt pour lui. Que faire ? Rien ne l’oblige à réaliser l’action, mais ça semble un peu sous optimisé. Et oui il est strictement interdit de communiquer dans le jeu et je peux vous dire que c’est compliqué ! On a tout le temps envie d’envoyer des messages à son coéquipier. Il est difficile de ne pas lancer quelques injonctions du type : “Je te fais confiance, mais tu sais ce que je viens d’acheter hein…”. Je conseille de l’éviter le plus possible et de se faire violence, car ça brise un peu l’esprit du jeu. Si l’on suit la partie, on peut très bien savoir où on en est, et comme dans des jeux à la communication limitée, comme un Hanabi ou un Yokai, on a un sentiment de jubilation quand on parvient à se comprendre sans se parler. 

En réalité, il existe une carte qui permet une forme de communication : Le Legatus, dans ce cas vous demandez le deck de cartes à votre coéquipier et vous lui indiquez la carte que vous aimeriez qu’il joue là maintenant tout de suite ; c’est une recommandation dont il peut tenir compte… ou pas. 

      

Dans le jeu de base, on a tous le même deck de départ, fait d’Architecte (l’indispensable), de Préfets, Marchand, le Diplomate pour copier une action d’un joueur (ici on ne pourra copier que celles de nos adversaires et non celles de notre coéquipier). Dans une partie de Venus, les deux coéquipiers doivent défausser une carte, un des joueurs débutera sans Architecte, tandis que son binôme n’aura pas de Diplomate. Cela intensifie le moment où l’Architecte est joué. De même, nous n’avons pas de Sénateur qui nous permet d’acheter jusqu’à deux cartes, mais un Praetor qui est limité à une carte, une par coéquipier… Là encore étant donné l’importance du scoring, jouer cette carte sans que ça ne bénéficie à son associé est un peu sous optimisé, mais cela vous arrivera ne serait-ce que pour éviter que vos adversaires ne vous chipent cette carte !

L’interaction du jeu est encore plus forte dans cette version car si vous travaillez de concert, vos adversaires aussi, et il ne vont pas arrêter de glisser des cailloux dans vos chaussures, s’installant dans les régions que vous convoitiez ou bien afin de profiter opportunément de ressources que vous taxez avec votre Préfet. 

 

Le système de scoring reste le même que dans le jeu d’origine, mais ici on cumulera les scores des équipiers. Les cartes vertes (Venus) ajoutent un scoring supplémentaire : on marquera des points si nous sommes tous les deux présents sur une même ville et cela pour chaque région (dans le cas où j’aurais 2 cartes Venus avec 8 régions je marque 16 points).

 

 

D’ailleurs, ces cartes en jeu ont deux effets, par exemple : Architecte et Marchand, le joueur actif jouera un des deux rôles tandis que son symbiote jouera l’autre ; ces cartes peuvent être jouées dans le jeu normal mais on ne réalise que l’un des deux.

 

Bilan 

Si je dois dresser le bilan de Concordia, c’est simple : depuis que je l’ai acheté c’est probablement le jeu de ma ludothèque le plus joué (de ce poids-là). Il y a plusieurs raisons à cela : d’abord son extrême simplicité et ses qualités indéniables, mais aussi parce qu’il reste intéressant dans toutes les configurations grâce notamment à l’ajout de plateaux différents (avec Corsica ou Creta le jeu est très tendu à deux joueurs). Si, au contraire, nous sommes plus de joueurs, on peut s’ébattre sur Imperium ou encore Cyprus. De plus, chaque map (ou plateau) montre ses particularités : ainsi avec Egyptia s’ajoute une micro mécanique de montée du Nil ; avec Balearica nous sommes dans un Archipel et on peut déplacer nos Meeples colons avec nos Meeples bateaux, chose qui est d’habitude interdite.

Le jeu est d’une élégance folle et d’une certaine versatilité, on a toujours plusieurs façons d’arriver à nos fins. Pour gagner des ressources, on peut utiliser les Préfets, mais aussi les acheter avec notre Marchand, ou bien encore en utilisant un spécialiste… L’interaction est toute en subtilité mais elle reste bien présente, un petit peu de blocage avec nos Meeples, mais aussi un peu d’opportunisme avec les préfets des autres joueurs.

On pourrait croire qu’acheter des cartes est synonyme de victoire, étant donné qu’elles sont au centre du scoring mais en même temps il faudra les rationaliser (si vous avez beaucoup de cartes Saturnus mais que vous êtes présent dans peu de régions, ça restera peu valorisé).

Des fans ont réalisé un fichier « Concordia Universal Map Selector » (que vous pouvez trouver sur BGG), qui nous aide à trouver la map idéale en fonction du nombre de joueurs et aussi de la tension que l’on souhaite (par exemple Italia à 4 c’est parfait, à 5 on va se marcher sur les pieds assez rapidement).

Le jeu s’adapte. On va d’ailleurs même pouvoir y jouer en solo ! Il se trouve que Sir Mac Gerdts travaille sur une version nommée Solitaria où l’on peut jouer avec un deck de cartes contre une sorte d’automa (qui devrait pouvoir se jouer aussi à 2 joueurs).

Concernant Venus, on a été épatés par la fluidité du jeu et les dilemmes qui ont cours durant la partie, la question du rythme devient encore plus important et il faut vraiment tenir compte de son coéquipier, jouer en symbiose. Il est par contre nécessaire de composer des équipes équilibrées avec des joueurs qui connaissent déjà le jeu, car on peut vite perdre la partie si on rate le tempo du jeu et cela peut être frustrant.

Concordia est un diamant poli et non un feu de paille qui ne résiste pas aux buzz. Le jeu a presque 10 ans et on en parle encore. Il est présent dans le BGG rank à la 18e place. Un jeu d’une simplicité et d’une profondeur incroyable. Sa complexité ne réside pas dans un amoncèlement de mécaniques imbriquées de la plus complexe des manières, mais dans l’ordre et le tempo dans lequel on réalise nos choix. Cela ne repose que sur le brio des joueurs, et une certaine intuition. Sa mécanique de gestion de main a fait des émules puisqu’on la retrouve dans plusieurs jeux, comme Flotilla ou encore Atlante. Il y a fort à parier que l’on en parlera encore dans 10 ans.

 

   

10 Commentaires

  1. 6gale il y a 12 jours
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    Excellent en équipe !

  2. Groule il y a 12 jours
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    Cette déclaration de flamme !

  3. TheGoodTheBadAndTheMeeple il y a 12 jours
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    C’est le meilleur jeu de tous les temps. Point.

    • atom il y a 11 jours
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      le meilleur je ne sais pas mais dans mon top 10 sans hésiter 🙂

  4. ocelau il y a 12 jours
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    Belle présentation 🙂 . J’avais cru comprendre que Concordia Venus avait un vrai plus par rapport au Concordia de base, ça tient « juste » à ce mode équipe (j’avais expérimenté une système similaire sur l’extension Asie des aventuriers du rails. Très plaisant effectivement) ?

    Pas beaucoup joué à Concordia alors que curieusement c’est tout à fait mon type de jeu. Peut-être les graphismes (je trouvais la couv’ du jeu de base assez horrible et le plateau assez moyen).

    Concordia Venus c’est une extension ou un jeu indépendant ?

    • TheGoodTheBadAndTheMeeple il y a 11 jours
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      pour t’expliquer, venus vient comme une extension avec le mode equipe, de nouveaux scoring en equipe et en solo et avec une nouvelle grosse carte recto verso.

      Et le jeu est aussi sorti comme un standalone.

    • atom il y a 11 jours
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      L’ancienne cover n’est pas jolie, le pire étant celle de Salsa, elle est vraiment hideuse (la nouvelle version est mieux). Sinon le les illustrations du jeu ont leur charme. En fait tu as des plateaux différents, et régulièrement l’auteur sort un nouveau plateau. chacun d’eux à son apport, il faut appréhender les déplacements de ses colons (meeples et bateaux) de manière différente. Comme dit sans l’article en pur compétitif on peut ajouter les cartes vénus, qui sont plus versatiles puisqu’elles ont deux possibilités au lieu d’une.

  5. Shanouillette il y a 11 jours
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    Si ça c’est pas de l’amour !

  6. 6gale il y a 11 jours
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    CONCORDIA VENUS (différences avec Concordia 2013) :

    MODE INDIVIDUEL :
    – nouvelle piste de cartes,
    – 8 cartes de départ,
    – cartes Venus (cartes à double choix + Maître qui permet d’exécuter de nouveau les actions de sa carte perso jouée précédemment),
    – le maçon est mélangé à la pile 2 et non à la 1,
    – décompte cartes Venus : Pour chaque province où se trouve au – 2 de ses villas, le joueur reçoit 2 PV.

    CONCORDIA VENUS PAR EQUIPE :

    Extension pour 4 à 6 joueurs (2 ou 3 équipes de 2). Les actions mentionnées sur la carte jouée sont exécutées par le joueur actif et son partenaire (sauf pour Praefectus M.). Les cartes à double choix ainsi que l’ Architecte et le Diplomate bénéficient d’un mode spécifique. D’autres, comme le Préteur, le Proconsul et le Légat sont utilisés uniquement par équipe. Enfin, des règles spéciales existent pour ce mode (placement des joueurs, communication, tour de jeu, réserves, fin de partie, décompte final, etc… Voili, voilou .

  7. Zuton il y a 9 jours
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    Effectivement : un jeu incontournable !

    Bien curieux sur le solo : est ce que Solitaria va sortir en mini extension ou dispo en PnP ?

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