Botanik : un petit rafraichissement végétal ?

Botanik est le dernier né sous bannière Space Cowboys, un jeu dans la gamme plutôt inspirée dédiée aux deux joueurs (Tea for 2, Jaipur, Ankh’or) qui vous propose un duel abstrait à base de placement de tuiles réconciliant les amoureux de fleurs et de machines.  

 

Un jardin extraordinaire 

Précédemment connu sous le nom de Jodhpur, ce titre signé Frank Crittin, Grégoire Largey et Sébastien Pauchon aura connu un changement de thème assez radical. On nous propose désormais une plongée dans un monde étrange où la vie mêle mécanique et végétation. Vous jouez en effet deux scientifiques qui s’affrontent pour concevoir la meilleure formule à base de fleurs. Votre but ultime ? La création d’un réseau de distillation à l’aide de tuiles prises dans un registre commun pour sauver un monde au bord de l’extinction. En gros, changer les choses avec des bouquets de roses (et surtout, les bonnes tuiles). 

 

 

Bien qu’il puisse dérouter (et qu’il n’était manifestement pas le premier choix), ce thème aux accents steampunk répond étrangement assez bien à la mécanique. Bien entendu, il s’agira d’un jeu abstrait, on l’a dit, et le sujet reste clairement anecdotique. Néanmoins, faire pousser des fleurs à l’aide de machines dont il faudra construire les rouages et la tuyauterie fait assez bien écho, de façon lointaine, aux deux grands axes du jeu : l’adaptabilité face au tirage imprévisible et parfois chafouin pour le côté “libre” de Dame Nature d’une part, et la pose de tuiles plus mécanique et calculée pour le côté machinerie d’autre part. Du reste, on retrouve aux pinceaux, le talentueux Franck Dion dans un style braque qui intrigue les binocles.

 

Dans le jeu, nous aurons à récupérer des tuiles via un draft ouvert pour ensuite construire une machine composée de tuyaux et de rouages en connectant nos tuiles entre elles. À la fin, cet assemblage nous rapportera des points selon un système d’ensemble de couleur et de fleurs visibles. Rien de très neuf sous le soleil jusqu’ici me direz-vous, le Petit Prince fabrique-moi une planète (l’excellent Bauza-Cathala qui devrait d’ailleurs revenir chez Ludonautes sous un autre thème) proposait en 2013 un système interactif de draft avec une pose de tuiles tricky permettant de jouer sur des scorings variables. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, les tuiles draftées dans Botanik ne vont pas directement sur notre aire personnelle. Le chemin est plus tortueux puisqu’on a ajouté ici une étape intermédiaire et c’est un peu tout le sel du jeu, engendrant une nouvelle façon d’envisager la sélection.

 

Mécanik

Nous sommes deux, trois tuiles sont dispo, j’en prends une, tu en prends une, je récupère la dernière. Le prochain tour, on change de premier joueur. Le draft A-B-A a déjà fait ses preuves dans les jeux à deux, il est fonctionnel et judicieux. Celui qui choisit en premier est clairement avantagé pour un tour, car non seulement il a plus de choix et plus de tuiles, mais il peut restreindre en connaissance de cause les options de son adversaire en anticipant toutes les conséquences.
L’adversaire aura un choix simplifié, souvent plus binaire. Cet avantage se rééquilibre naturellement avec l’alternance des rôles à chaque tour, générant un balancier dans lequel nos options s’ouvrent et se referment à la façon d’un soufflet mécanique.


Bien sûr, on n’est jamais totalement à l’abri d’un tirage moins profitable, il faut accepter cette part d’aléa dans le jeu. Mais en dehors de cet endroit du tirage, les informations sont toutes sous les yeux et avec ça, vous aurez de quoi procéder à quelques échauffements neuronaux en bonne et due forme. 


Venons-en plus précisément au cœur de l’engin. Une fois que vous avez choisi une tuile, vous la placez sur le plateau central appelé le Registre, composé de trois lignes : une pour chaque joueur, et une, neutre, centrale. Chaque ligne montre 5 emplacements de tuile (on aura donc 5 x 3 colonnes, c’est bien on voit que vous êtes des scientifiques !).

 

La tuile que vous avez choisie peut potentiellement aller de votre côté du Registre ou au centre. Pour la poser au centre, aucune restriction spécifique. Pour la poser de votre côté, il faudra un espace libre et surtout que la couleur ou le type corresponde avec la tuile centrale de cette même colonne. C’est un coup à prendre, que de lire nos options.  

Bon, admettons, vous avez l’œil alerte, vous avez placé vos tuiles, c’est bien. Comment les récupère-t-on ensuite depuis ce Registre me demanderez-vous ? C’est tout l’intérêt du jeu ! Si une tuile est posée au centre sans qu’elle ne corresponde (par la couleur ou la forme) avec les tuiles qui sont côté joueur, alors ces dernières sont libérées-délivrées. Vous pourrez enfin vous en saisir pour les placer dans votre zone de jeu dans l’idée de construire votre réseau. Sans ce détour dans la récupération de tuiles (jouer au centre pour couper les liens sur les côtés), nous aurions un jeu de connexion un peu paresseux et pas vraiment digne de sortir en 2021. La substantifique moelle de Botanik réside donc ici, mais cela suffit-il à susciter un intérêt poussé et prolongé ? Eh bien, oui. Le tout cache un vrai goût de reviens-y grâce à ce petit twist.   

Avec cette tuile jaune : je pourrais la placer sur l’emplacement libre en bas à gauche sous la tuile jaune (correspondance couleur) ou encore, je pourrais éventuellement la placer sur la ligne centrale, recouvrant la fleur rouge : je couperais alors la connexion avec la tuile fleur verte (pas le même type, pas la même couleur) que je pourrais récupérer (puisqu’elle est de mon côté du registre).
Pas de tuile sur cette colonne du côté de mon adversaire : si je joue ça, il ne récupère rien. 

 

Polytechnik

Vous pouvez très bien poser au centre une tuile qui en donnera une autre à votre adversaire au passage. Au début, on a tendance à éviter absolument ce genre de coup, pourtant, obliger votre adversaire à prendre une tuile à certains moments pourrait, selon la situation, fortement l’importuner (l’astreindre à accueillir une tuile alors que son réseau n’est pas prêt). Cela signifie que vous devez jouer avec le déclenchement de prise de tuiles en restant très attentif à ce que manigance votre adversaire. Vous avez ce pouvoir-là, de bloquer une tuile un tour de plus, de temporiser, de tenter de retarder l’adversaire, ou bien sûr de libérer une tuile pour progresser dans votre propre réseau (il va pas se construire tout seul et c’est là que sont les points, rappelez-vous !). 

Dans ce cas, avec cette tuile bleue : si je recouvrais la tuile verte centrale à droite, il ne se passerait rien : le type de tuile reste identique des deux côtés du registre, aucun lien n’est rompu, personne ne récupère de tuiles.

 

À Botanik, il est possible de jouer assez agressif en tâchant de bloquer systématiquement les tuiles qui intéressent votre adversaire. Mais si vous ne vous concentrez vos efforts que là-dessus, votre réseau risque de ne pas se développer beaucoup. C’est un juste équilibre à trouver, générant de multiples dilemmes qui gratouillent agréablement le cerveau. 

 

Dans votre réseau, vous allez peut-être tenter de vous focaliser sur quelques couleurs au début, histoire de pas trop vous éparpiller. Mais il faut aussi viser les fleurs, qui valent un point chacune, et parfois bourgeonnent par deux ou trois sur une seule tuile. Toutes les tuiles ne se valent pas en ce bas monde ! Certaines sont plus plus précieuses, plus rares. Quand elles débarquent, il ne faudra peut-être pas trop tergiverser. Et c’est mieux si vous avez un peu prévu le coup dans votre machine car une tuile non reliée au réseau de tuyaux menant à votre tuile de départ ne vaudra rien. À vous de faire en sorte que votre réseau soit toujours le plus ouvert possible.

On l’a dit, les ensembles de même couleur seront une source essentielle de points (un groupe d’au moins trois tuiles commencent à marquer à raison d’un point par tuile). Cela en fait des choses à penser, mais le tout reste toujours lisible et ne génère pas de trop grosses constipations neuronales pour autant. Cela dit, j’allais oublier un dernier détail : les tuiles Méca-botanicien. Si une telle tuile venait à être libérée, vous devez l’échanger immédiatement avec une tuile centrale. C’est le seul moyen pour récupérer une tuile qui aurait été mise au centre. Les Méca-botaniciens sont rares, mais quand ils arrivent ils peuvent profondément modifier la physionomie de vos options.

 

Que le duel d’esprits commence !

Les premiers tours de ma partie-découverte furent pour moi perturbants, je ne le cache pas : bien voir mes options à travers ces graphismes sans parler de cette étape intermédiaire (et tout à fait déterminante) dans la sélection de tuiles, un peu déstabilisante… bref je peinais à bien lire le jeu et à entrer dans sa proposition, à saisir ses rouages pour bien jouer, bref la botaniste qui sommeille en moi avait le sommeil lourd. Mais je fus malgré tout intriguée, sentant qu’il recelait de quelques bons coups à découvrir. Pour ma deuxième partie, je fais découvrir le jeu à un ami, et déjà, la différence d’expérience n’a pas pardonné : comme moi lors de ma session découverte, mon ami peine à lire le jeu et à se projeter… bref, il prend une petite rouste. Lors de ma troisième partie, je rejoue contre mon premier adversaire, et ce dernier contre absolument tout ce que je tente de construire. Je subis un peu, je m’avoue finalement vaincue, mais force est de reconnaître qu’il a été meilleur pour construire un réseau toujours ouvert tout en contrecarrant mes aspirations de façon implacable. 

Botanik, dans sa petite édition soignée et compacte (on ne vous vend pas de l’air), est digne de rejoindre ses prédécesseurs. Derrière un premier départ qui peut parfois faire obstacle, il offre une jolie courbe de progression et une certaine beauté, abstraite et un brin retorse. Dès lors qu’on a intégré le twist de la récupération des tuiles, le jeu se met en route en une minute et ses enjeux deviennent limpides. Arnaque, crime, ce Botanik ? Non, plutôt un bon jeu en vérité !

  

Ah c’qu’on est bien dans ce jardin
Loin des engins hein ?  – Dick Annegarn

 

   

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