► E.D.I.T.O. De la résilience et des projets pour nos cafés-jeux

Quand on discute avec des gérants de cafés-jeux en ce moment, il faut bien reconnaître que la tonalité est au mieux à la résilience. L’un d’eux nous le dit sans ambages : “J’ai passé une année éprouvante et nous sommes nombreux à avoir ce ressenti au sein du Réseau des cafés ludiques. J’ai tout essayé pour maintenir du lien avec notre public, de l’activité, mais c’est beaucoup d’efforts pour ainsi dire zéro résultat. On continue d’avancer dans le flou, on s’accroche à ce que l’on peut.”   

Perte de repères, perte de sens, frustration, colère, insomnies… Une partie non négligeable de nos cafés ludiques accuse le coup. La nécessité de se réinventer, sans cesse bousculée par les nouvelles restrictions, épuise, désoriente, décourage, comprime, déprime. « Il se dit que la dépression survient quand nous sommes confrontés à la vacuité de notre existence. Nous n’avons ni travail ni vie sociale depuis plus de 100 jours, le terme semble approprié. » confie Quentin Cerny, du White Rabbit. 

Le Legacy de trop 

Entre fermeture, réouverture, couvre-feu, refermeture, les décisions gouvernementales sont difficiles à suivre au jour le jour. “Il faut bien comprendre qu’on attend les conférences de presse, puis on attend la conférence du préfet, puis on attend les interprétations du syndicat… En fait, tu sais le dimanche soir comment tu travailles le lundi matin ! On ne peut pas se réinventer en permanence, c’est un peu trop violent comme Legacy !” nous dit-on du côté du Réseau des cafés jeux.  

À lire : Bars, cafés et restaurants disent stop à la multiplication des reports (France3)

 

“Les équipes sont paumées, et les clients aussi. Il arrive que la presse généralise certaines info alors qu’elles ne sont pas valables partout. Il y a eu des moments de flou complet, où on ne savait plus ce qu’il était possible ou pas. On a eu un automne très compliqué. Au final, j’avoue que j’ai vécu l’annonce du deuxième confinement comme une libération. D’autant que cette fois, on s’y était préparés.” raconte un autre gérant. 

Non essentiels

Pour certains, le suivi psychologique ou médical est devenu une nécessité pour tenir le choc face à la situation qui dure péniblement depuis bientôt un an. “Se lever le matin sans aucune perspective, aucune certitude, et l’impossibilité d’être au contact de notre public rendait mes journées vides de sens.” témoigne Nathalie Zakarian du café-jeu Moi je m’en fous, je triche. 

Et puis, il y a eu ce mot pas très heureux, qui a fait longtemps échos dans les cœurs. “Non essentiels”. Une expression qui heurte, une décision qui remet en question, qui pousse à la reconversion. “J’ai du mal à comprendre. La culture, le savoir-vivre, c’est l’image de la France à l’international, et pourtant on nous dit qu’on est accessoires” nous dit Xavier Berret, de L’heure du jeu et actuel président du Réseau des cafés ludiques. Quentin Cerny, derrière la jeune structure ludique du White Rabbit témoigne quant à lui : « Oui au-delà de l’aspect financier, c’est la catégorisation comme « non-essentiel » qui fait très mal. On a du mal à imaginer que le travail que nous fournissons ne l’est pas, tant nos joueurs ont l’air de passer du bon temps chez nous. Encore plus quand je fais le parallèle avec mon ancien métier dans l’informatique : coder des formulaires pour fliquer les agents hospitaliers est apparemment plus essentiel dans la société française des années 2020 que de faire rire les gens, leur permettre de s’évader entre amis… » 

Pour couronner le tout, la période d’ouverture de juin à octobre s’est avérée plus fragilisante financièrement que les mois de fermeture. En effet, pour bon nombre d’établissements, la fréquentation était trop faible pour rentabiliser les coûts, mais avec un chiffre d’affaires néanmoins trop haut pour rester éligibles au fond de solidarité. Conclusion : mieux vaut ne rien faire pour survivre à long terme. Pas de quoi retrouver le moral. “S’il y a des fermetures définitives en 2021, ça ne sera pas pour une question financière mais pour une question morale, et d’énergie. On est tellement tenus éloignés de notre métier…” s’attriste Xavier Berret.

En effet, financièrement, rares sont les lieux qui ne touchent rien : Les cafés sont globalement soutenus par des aides concernant les salaires et les charges, bénéficient de reports pour rembourser leur PGE, sans oublier le fond de solidarité. Cela dit, les aides ne concernent pas les gérants, qui en tant que travailleurs non salariés, ne touchent aucune indemnité. Autrement dit, pour les lieux qui ont beaucoup d’associés gérants, la situation se complique. Parfois, ils passent par la case Intérim en attendant des jours meilleurs. Par ailleurs, si les fonds de solidarité tombent bien et sont toujours très appréciés, c’est malgré tout pour certains cafés loin de ce qui était espéré, en termes de montant comme de délai. 

« Nous pouvons enfin prétendre à des subventions pour nos travaux, le numérique et plein d’autres choses, seulement les frais sont toujours à avancer, et avec une trésorerie déjà dans le rouge du fait de la lenteur des aides et du chômage partiel, c’est impossible de dépenser maintenant pour être remboursé en 2022 sur crédit d’impôts, raconte Quentin. Cette logique du « oui mais en fait non » à tous les niveaux entretient cet état de dépression, les ascenseurs émotionnels permanents, et les heures passées à faire des recherches puis des dossiers pour toucher 500€ sont exténuantes… Nous nous estimons malgré tout moins mal lotis que d’autres, du fait de notre ouverture en septembre / octobre qui nous donne accès aux aides, même si ces aides sont calculées sur le mois où les mesures nous touchaient déjà durement. Bref. Ma maman me disait : on ne hurle pas la bouche à moitié pleine ! ».
 

Un peu de lien 

Si la plupart des cafés-jeux sont en hibernation aujourd’hui, faute de perspective, quelques-uns tentent de maintenir un peu d’activité malgré tout. D’aucuns ont gardé du lien avec leur public en animant des jeux en ligne avec quelquefois des invités renommés (on a pu voir Théo Rivière animer Château aventure chez Les Castors).

Mais au sein des cafés-jeux, la diversité des statuts est la norme : Certains sont des employés au chômage (qui parfois prennent ce temps pour participer à des formations), d’autres des travailleurs non salariés sans indemnité, et bon nombre sont des bénévoles qui, bien souvent, avec le télétravail, n’ont plus de temps pour leur association. Ces décalages au niveau des vécus et des situations au cœur même des enseignes désorganisent et démobilisent les équipes, empêchant souvent le maintien d’une activité minimum, ne serait-ce qu’au niveau des réseaux sociaux.

« Nous avons ouvert la ludothèque à nos abonnés qui ont accès à la plupart de nos jeux. Mais nous ne communiquons plus beaucoup du fait du manque de visibilité et du chômage partiel de notre talentueuse chargée de com’ : faire du blogging prend du temps et malheureusement ne peut pas nous aider à court terme. Nous reprendrons une activité habituelle sur les réseaux à l’annonce d’une date ferme et définitive de réouverture ! » témoigne Quentin qui ne perd pas espoir de voir cette date annoncée un jour. 

À Moi j’m’en fous je triche aussi on a mis en place un système d’emprunt de jeux : “Ce ne fut pas évident, et ça représente pas grand chose comme activité, mais pour moi, au quotidien, ça change tout. Je continue de voir le public, et souvent on prend le temps de discuter. Je me rends compte que nos adhérents sont plutôt bien informés concernant les jeux, beaucoup d’entre eux savent exactement ce à quoi ils veulent jouer ! C’est vital pour moi de maintenir ce contact humain et de pouvoir sensibiliser aussi sur notre situation. Je pense qu’on va avoir de nouveaux bénévoles à la réouverture !” raconte Nathalie qui reprend le sourire. 

“Perso, de guerre lasse, j’ai éteint ma colère. Je me concentre sur le positif. Je vois que la solidarité au sein du réseau des cafés s’est démultipliée. Les gens témoignent et partagent des informations sur les aides et les subventions régionales. On se donne nos bons plans en matière de banques et d’assurances, car toutes ne sont pas solidaires au même niveau. Cela fait chaud au cœur de voir que les cafés-jeux se considèrent entre eux comme collègues, non comme concurrents” nous confie Xavier. 

 

De l’espoir et des projets !

En effet, malgré la torpeur, le réseau des cafés nous dit rester confiant en sa capacité à rebondir, tandis que des projets et quelques bonnes nouvelles voient le jour. Prenons un petit bain d’ondes positives !  

Notons tout d’abord que le gouvernement a débloqué beaucoup de moyens pour la formation continue via les organismes dédiés. De quoi aider à changer de perspective. “Je vais bénéficier d’un accompagnement de 6 jours prochainement 100% financé pour m’aider à proposer un projet d’entreprise aux salariés et les remobiliser en vue de la réouverture” nous raconte Xavier. 

Les cafés-jeux savent aussi qu’ils seront capables d’une belle intelligence collective comme ce fut le cas en mai pour la réouverture de juin, où ensemble ils avaient co-élaboré en partenariat avec les syndicats, des protocoles sanitaires alternatifs capables de convenir à tous les types de cafés jeux. Une belle gageure, souvenez-vous

Et on pourra aussi retenir un fait notable : certes, les rideaux sont restés fermés (140 jours de fermeture en 2020 et toujours pas de date de réouverture pour 2021), mais cela n’a pas empêché l’aboutissement de certains projets d’ouverture de nouveaux cafés. “Nous avons presque autant de nouveaux porteurs de projets en ce moment qu’auparavant, et d’autres projets aboutiront dans l’année.” témoigne Nathalie.
D’ailleurs, l’assemblée générale du Réseau aura lieu très prochainement et on sait d’ores et déjà qu’ils
sont passés en un an de 37 membres à 62 membres, en incluant désormais les cafés-boutiques. Cette année, l’ A.G. aura lieu sur Discord le lundi 15 février de 20h à 22h.

 

Rd-vs au off !

Autre bonne nouvelle : le Réseau organise aussi un événement en ligne le 25 février prochain, dans la foulée de la cérémonie de l’As d’or, en guise de remède à la mélancolie.
Une cinquantaine d’acteurs ludiques est conviée à venir échanger en ligne autour d’une mousse, jusqu’à minuit et plus si affinités. Et oui, d’habitude, le Réseau des cafés tient la fameuse buvette au Off de Cannes. L’occasion de discuter, de partager une bonne bière et de faire des rencontres. Cette année, ils décident donc de le faire aussi… En s’adaptant à la situation ! 

Mathieu Bonin, co-fondateur et président d’honneur du Réseau des cafés, raconte la genèse de ce projet : “En fait, on voit toutes et tous arriver l’époque de Cannes avec une petite appréhension… Au-delà de retrouver tous nos potes du milieu, c’est depuis le début LE rendez-vous annuel pour le Réseau des cafés : on bosse ensemble sur la buvette, on se retrouve entre cafés des quatre coins de la France, on rencontre les nouveaux membres, et on tient notre Assemblée Générale pour faire le bilan de l’année et lancer de nouveaux projets.

Et on a plusieurs personnes du milieu qui nous ont contacté pour nous dire que ça allait leur manquer aussi, quelqu’un nous a même fait don de son budget bières annuel sur le off ! 

Ça a donné l’idée à Xavier de contacter la brasserie Pleine Lune, fournisseur historique de la buvette du off, pour lui envoyer une petite sélection de bouteilles, et de fil en aiguille ça a débouché sur cette idée de les soutenir en proposant une sorte de commande groupée pour tous les nostalgiques du FIJ et de son off. Et quoi de plus logique que de prévoir un moment commun pour savourer ses bières ensemble…!”

 

Une boutique éphémère est donc lancée jusqu’au 21, où tout le monde pourra précommander sa bière pour le 25 ! L’objectif est de recréer cette ambiance si particulière de convivialité et qu’un maximum de monde participe au live Twitch/FB, via le tchat en partageant des petits mots et des photos.  

En un mot comme en cent : tous rendez-vous au off le 25 !

 

Crédits photo : En bannière la ludothèque de Chez YoDa

   

3 Commentaires

  1. Allin richard 10/02/2021
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    Super initiative. Bravo

  2. Indigo 10/02/2021
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    Merci pour cet article et longue vie aux associations ludiques qui ont beaucoup de courage et qu’on aime !!!

  3. christ 10/02/2021
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    Ce terme  »non essentiel » est brutal mais il est intrinsèquement vrai , travaillant à l’hôpital en service COVID, j’ai vu la mort tous les jours depuis 12 mois, ma porte de sortie, jouer à des jeux formidables avec ma compagne pendant cette période, je suis solidaire avec vous et j’ai activement pendant cette période acheté dans ma boutique; bon courage .

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