Morty Sorty – Chronique d’un bocal amorphe
Morty Sorty Magic Shop est un jeu qui s’est imposé presque malgré lui. Alors même que c’est le nouveau jeu de l’auteur de Challengers!, on le prend de haut, avec son pitch et son univers graphique absurde rappelant Discworld. Puis il se retrouve nommé au Spiel : d’un titre anecdotique au physique très allemand (le merveilleux David Cochard aux illustrations et toujours aussi expressif !), il finit par afficher des ambitions majeures, et on ne le regarde plus du tout de la même façon.

Toutes les routes partent de Welcome
Dans Morty Sorty, les joueurs incarnent des apprentis magiciens dans une célèbre boutique où ils doivent organiser sur leurs étagères des bocaux d’ingrédients afin de satisfaire les clients. Vous l’aurez compris, ou presque : c’est un jeu de sélection et d’optimisation de tuiles, tout ce qu’il y a de plus classique. À chaque tour, des tuiles sont tirées et forment une offre commune. Les joueurs choisissent à tour de rôle une tuile ou passent (en prenant un chaton), puis la placent sur leur étagère sans la retourner, en respectant l’ordre croissant et les contraintes de rangées selon la couleur du couvercle. Les chatons permettent de retourner les tuiles et de placer des valeurs identiques côte à côte.
Importance des faces : dès lors qu’une colonne est remplie de 3 ingrédients différents, le joueur peut prendre n’importe quelle tuile avec un couvercle bleu pour la placer sur l’étagère de son choix. La partie se termine quand l’étalage ne peut plus être complété, puis on compte les points : rangées complètes, scores des ingrédients selon les parchemins, étiquettes d’étagère, chatons restants et badges. Le joueur avec le plus de points gagne. Et vous avez toutes les règles en Ludochrono.

Instinctivement, on pense à Welcome to, avec ses chiffres à ranger en ordre croissant et ses différents systèmes de scoring d’étiquettes ou des badges. Les premiers imposent une valeur conforme à l’étiquette de leur emplacement. Les seconds permettent de gagner des points en remplissant des objectifs variés : séquences de valeurs, groupes de tuiles, majorités de couvercles, colonnes spécifiques ou diversité d’ingrédients. Les modes de difficulté experts n’arrangent rien à la parenté avec le jeu de Benoît Turpin. Dans le mode normal, chaque ingrédient a un score fixe, dans le mode expert les étiquettes exigent des paires d’ingrédients et leurs scores deviennent variables : les Champignons valent des points s’ils sont regroupés ou placés de façon isolée. Les Nuages rapportent des points individuels, mais aussi des bonus selon la taille des groupes ou leur répartition dans les rangées. Les Yeux scorent via des multiplications sur les couvercles. Les Mandragores, elles, combinent valeur individuelle et multiplicateurs basés sur les valeurs différentes ou identiques.

La magie commence quand les champignons comptent
Véritablement, ces systèmes de scoring en mode expert sont essentiels : ils apportent une réflexion et des contraintes cumulatives qui, sans elles, rendraient le jeu peu intéressant. En mode normal, le plaisir de former des colonnes et de comboter avec des couvercles bleus sur de nouvelles lignes peut être grisant lors de la première partie, mais devient très rapidement d’une platitude navrante, tant le fonctionnement est évident. En mode expert, les objectifs deviennent combinatoires ou contradictoires, ce qui casse le déroulement logique consistant à bien poser les tuiles. Dès lors, on s’amuse à anticiper des configurations spécifiques, parfois opportunistes, parfois planifiées très en amont, ce qui dynamise un jeu autrement assez statique.

Contrairement à Welcome, dont les numéros bis permettaient de cocher plusieurs fois une même valeur et où les ronds-points pouvaient relancer une rue au prix de pénalités et d’un rythme accéléré mais douloureux, Morty Sorty affiche un rythme plat et sans surprise. Certes, les joueurs se disputent les mêmes valeurs, mais il existe presque toujours une solution sur les trois rangées du plateau, d’autant que les chatons peuvent compenser les blocages. Le jeu n’est donc jamais réellement punitif. De même, rien ne vient accélérer la partie ni introduire une quelconque variation de rythme. Les joueurs restent entièrement maîtres de leur progression, sans tension externe ni élément perturbateur. Morty Sorty, malgré son pitch et son design, est un jeu rassurant, graduel et progressif, où l’on cherche simplement à faire du mieux possible, plongé dans sa grille avec des objectifs et un cadre solide. Il en résulte une expérience d’environ 30 minutes qui peut paraître longue et répétitive, tant son rythme donne l’impression que le temps lui-même s’est accordé une petite potion de somnolence.

Magique ?
Morty Sorty, avec son placement de tuiles amorphe et apathique, ne dégage aucune véritable étincelle. Certes, il mise sur des systèmes de scoring plus experts et calculatoires, mais l’expérience de pose et de sélection reste inchangée et manque de relief. Un système de jeu cliché, trop lisse et consensuel, qui trouvera sans doute son public auprès de joueurs très occasionnels, lesquels apprécieront son côté rassurant, son interaction mesurée et la satisfaction intellectuelle procurée puis renforcée par l’enchaînement de ses combos.
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