Les foulancements JDR : Avril 2020

On va pas se mentir, le confinement n’a pas vraiment rendu service aux jeux de simulation. Entre les conventions annulées, les projets des éditeurs reportés, et la trésorerie des petites boites en berne, le passage des rolistes aux parties virtuelles semble être une maigre satisfaction. Si la quantité n’est pas au rendez-vous, elle compense par une certaine qualité, sur des projets… peu risqués. Traduction ou réédition, faites votre choix !

 

La revanche des fans

Les univers initiaux du jeu de rôles doivent crédit à trois auteurs qui traversent les âges : Tolkien, Lovecraft, et Howard. Ceux-ci ont une communauté de fans qui leur est dévouée, et qui n’attendent que l’excellence sur tout jeu se revendiquant de leur affiliation. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’idée d’un jeu de rôles Conan ne date pas d’aujourd’hui. En 1994, l’éditeur Siroz (qui deviendra Asmodée plus tard) se lance dans la traduction d’un jeu de rôles générique universel, GURPS, et fait de GURPS Conan son fer de lance. Comme les licences sont coûteuses, seuls les jeux génériques vont continuer de proposer des univers de Sword & Sorcery dans le monde du barbare le plus célèbre de la geekosphère, et notamment le d20 system (ou Open Game Licence), cette version générique de Dungeon & Dragons (3.5 pour les puristes) sur laquelle tout le monde s’est ruée. Conan « OGL », publié chez Mongoose pour la version originale, et chez Ubik en français il y a 13 ans, a laissé certains amateurs sur leur faim, mais qu’importe, puisqu’elle n’est plus commercialisée.

conan-1-JDR

Dix ans plus tard, un nouvel éditeur spécialisé dans les licences, Mophidius Entertainment, a lancé par Kickstarter une nouvelle gamme sur Conan, intitulée Conan 2d20. Peut-être que tout est parti d’un jeu de mots avec Conan d20, deuxième édition, Conan 2d20 ?  En tout cas, il en a profité pour rassembler du beau monde sur les illustrations et créer une gamme très étendue (que vous pouvez dès à présent consulter sur DriveThruRPG ). Trois ans plus tard, c’est un éditeur de jeu de plateau, Funforge, qui décide de passer le pas vers le jeu de rôles.

CONAN : Aventures épiques d’un âge oublié (ça sonne mieux que Conan 2d20 non ?) débarque sur Ulule pour une durée raccourcie, 2 semaines, avec seulement 2 paliers pour le moment, pour une livraison à la fin de l’année. L’objectif est d’ailleurs déjà atteint. Les 25 artistes qui ont travaillé sur la gamme sertissent la page de financement de leur plus belles créations. Le jeu fait la part belle au respect de l’œuvre originale et à l’esprit Howard. Pour ceux qui ont tâté de la VO, « la création de personnage est à la fois complète, canonique et permet de générer des personnages cohérents et profonds en assez peu de temps« . Mophidius propose un site en ligne très pratique pour créer son personnage.
 
Dans une adaptation de romans, c’est bien évidemment la retranscription du monde sur laquelle l’attention des fans est fixée, et ce qui est souvent assez vertement critiquée. Ici, le lecteur sera charmé par les citations régulières des nouvelles d’Howard, des descriptions inspirantes et de conseils dans le ton. Par contre, côté système de jeu, l’équilibre et l’esprit finiront par trébucher sur trop d’options supplémentaires qui transforment, comme d’autres systèmes autour de cette licence, l’écriture s’il était nécessaire d’en mettre toujours plus. Un choix malheureux qui rappelle les lourdeurs de la gamme D20.

conan-JDR---jeu-de-rôle

L’annonce d’un supplément qui permettra de jouer avec la gamme de jeu de plateau Conan chez Monolith confirme l’impression que les parties s’orientent surtout aux amateurs de combats tactiques. Exit l’épique et le mystérieux, d’autant que les règles de sorcellerie sont largement décriées pour leur inutile complexité. Pour pinailler, la direction artistique des 25 cadors du pinceau a parfois manqué de cohérence : par moment, on est plus dans la légende arthurienne que dans ce qu’on fantasme de l’âge hyperboréen.

J’aurais aimé être très enthousiaste pour cet éditeur de j2s qui choisit de sortir de sa zone de confort par passion, au nom de l’amour pour Howard, comme je le fus quand Blam! a lancé Terre2. Mais… N’oublions pas qu’au final, il s’agit d’une traduction d’une licence qui fait du cash, et que pour cette raison, il faut savoir raison garder. Si vous êtes un.e accro des illustrations d’Howard, que vous cherchez une édition qui vous dépeindra fidèlement le monde qu’il a créé, et que vous n’êtes pas rebuté.e par les combats calculatoires, ce projet vous correspond, et au prix proposé il vaudrait mieux foncer. Si c’est la Sword & Sorcery qui vous attire, et que vous voulez être transporté.e par l’histoire autour de la table, le paysage ludique français regorge déjà de référence rapides à prendre en main et beaucoup plus ouvertes que Conan : Beasts & Barbarians, Lankhmar, Barbarians of Lemuria (si si, ils sont tous en français !).

 

Gouaille aime scier

Egalement dans la catégorie des anciens qui reviennent, Wastburg est de retour pour deux semaines, et déjà financé à 400%. 
L’univers, développé par Cédric Ferrand, a été décliné en roman, et revient sur gameontabletop pour rééditer ce jeu de rôles plusieurs fois épuisé dans une proposition révisée et augmentée.
Point de traduction à l’horizon, vous financez la création françaaaissee ici, môssieur ! D’ailleurs, l’auteur s’est entouré d’une fine équipe de vieux routards du jeu de rôles, comme son binôme de toujours Philippe Fenot, le célèbre Tristan Lhomme, Gauthier Lion (Arkipels, A.M.I.), Côme Martin (Radio Rôliste), ainsi que le trait caractéristique de Rolland Barthélémy, et d’autres talents encore.
Pourtant, le sujet n’attire pas la lumière : « Jeune recrue ou gradé désabusé de la Garde, patrouillez dans la rue, résolvez les mystères de la ville et jouez un rôle de premier plan dans la politique de la cité. Petite frappe ou figure du crime, magouillez, montez des combines et essayez d’amasser un maximum de gelders…« 

WAStburg---JDR

On l’a dit, ce jeu a été épuisé plusieurs fois, l’existence du livre Wastburg en format poche n’est pas la seule raison. Le jeu proposé par Ferrand s’inscrit dans les jeux de rôles corporatistes, dans lequel les joueurs partagent le même métier, et s’amusent à retranscrire les vicissitudes du quotidien entre deux missions de groupe. 
À l’instar de nos séries préférées qui s’étalent sur de nombreuses saisons, ils offrent des campagnes de jeu marquantes, pleines de souvenirs pour des joueurs réguliers qui, au fil de l’eau, vont ajouter de la profondeur à leur personnage au travers de ses réussites et de ses échecs. Dans ce cadre, le boulot quotidien du personnage fournit un matériau brut pour révéler son caractère et sa capacité à interagir avec les autres. On s’amuse tour à tour à jouer un looser récidiviste, un arriviste de premier ordre, un paumé qui s’accroche à son boulot pour ne pas sombrer, un petit chef…

En français, ce type de jeu de rôles se fait rare. Le dernier de la famille a avoir raflé la mise, c’était COPS. En France, nous n’aimons pas trop le corporatisme, le conformisme à une classe, alors pour que la sauce d’un rôle imposé à l’avance prenne, il faut saupoudrer du décalage, de l’humour, de l’émotion. Si tous les rôlistes écrivent du jeu de rôles à leurs heures perdues, peu d’auteurs professionnels ont suffisamment de bagage pour manier la gouaille et la rigolade à bonne dose. Croc (le fameux) savait le faire, mais il a passé la main. Eric Nieudan (Lanfeust, Archipels) savait le faire, mais il s’est dirigé vers des jeux à listes. Qu’une nouvelle génération s’y essaie, ne boudons pas notre plaisir !

La campagne étant déjà financée, rien ne sert de disserter sur les qualités et les défauts du projet, mais voyons s’il sera intéressant pour vous. Le système FU se veut simple, participatif et entraînant. Pour beaucoup, il participe au charme du jeu. Il donne poids aux qualificatifs plutôt qu’aux scores, et présente des similitudes avec d’autres jeux de narration partagée comme FUDGE/FATE (les dés, les traits) ou Apocalypse World (les liens).

Le cadre proposé s’avère être clivant. Certains maîtres de jeu aiment se retrouver avec une ville médiévale fantastique classique dans laquelle ils peuvent y projeter toutes leurs intrigues sordides. D’autres lui reprochent son aspect générique, son manque de profondeur et de caractère. Ce jeu a déjà son public, on peut maintenant attendre de cette révision l’écoute des critiques qui lui ont été faites depuis 7 ans, sortir du plaisir littéraire pour offrir un écrin ludique qui puisse inclure une plus large audience.

 

Mort depuis longtemps, toujours aussi vivant !

Deadlands The Weird WestCôté Kickstarter, c’est un poids lourd qui vient de se lancer. Certains univers de jeu de rôles marquent les esprits et les époques. En 1996, Deadlands : The Weird West fait instantanément rêver les joueurs avec ses duels au colt, ses joueurs de cartes magiciens, ses savants fous, ses indiens qui parlent aux esprits et ses morts vivants.

Le mélange entre western et horreur fonctionne très bien, et le spectre de la guerre d’indépendance et de la guerre du rail laisse entrevoir des campagnes pleines d’aventures et de rebondissements. Au fil des ans, le jeu va dérouler une deadline autour de quatre grands méchants emblématiques, une palanquée de menaces et une gamme très étoffée. Rapidement traduite par Multisim, Deadlands s’implante également bien en France, et se crée une fanbase qui motivera ensuite les éditeurs à poursuivre les traductions à chaque nouvelle édition.

Une décennie plus tard, l’éditeur change de nom et de braquet. Le système de Deadlands, qui a grandement participé au succès du jeu avec ses cartes à jouer et l’utilisation de tous les dés polyédriques, va devenir un système générique : Savage Worlds. À la fois simplifié par rapport à son aîné, et étendu pour convenir à d’autres univers, « SaWo » ne tarde pas à convaincre le public américain, mais il lui faut des univers emblématiques pour décoller. Bien naturellement, l’univers de Deadlands va être adapté dans ce système : c’est la naissance de Deadlands : Reloaded. Black Book Editions tente de reprendre la traduction, mais les systèmes génériques en France n’ont pas trop la côte. Les fans de la gamme devront attendre 6 ans la traduction du livre de base, et encore plus la traduction des suppléments majeurs de la gamme. Par chez nous, le jeu n’est plus une locomotive des ventes.

Aux USA, Savage Worlds est un système très populaire, un des premiers après Donjons et Dragons. Pas un mois ne se passe sans qu’un jeu de rôles motorisé par ce système générique ne tente un Kickstarter. L’éditeur lui-même en est à son 23ème projet créé, et chaque campagne monte plus haut dans les montants récoltés. On s’attend donc à ce que cette nouvelle édition de Deadlands : the Weird West, financée en 2 minutes, crève de nouveaux plafonds.

Non contents d’y mettre les moyens, Shane Hensley et son équipe ont pris la sage décision de faire avancer la timeline de Deadlands. 8 ans se sont écoulées, et l’histoire des quatre serviteurs, mis en campagne dans Deadlands : Reloaded, est déjà écrite. L’idée de pouvoir se dire qu’on peut acheter le jeu en ayant déjà une campagne en quatre volets à écumer avant d’attaquer le vif du sujet est bien plaisante.

deadlands-jdr-article-jeu-de-rôles

Cette nouvelle édition propose donc un monde débarrassé des grands méchants, mais avec un far west miné par la vermine. Des centaines de morts vivants et bestioles horrifiques terrorisent les villages américains comme les bandits d’autrefois, et votre mission, à la Twilight Legion, va être de nettoyer tout cela. Cela promet beaucoup de cavalcades à cheval, de tirs de colts, et de magie étrange ! En tant que vieux fan de Deadlands, j’ai du mal à laisser partir cette ancienne timeline qui m’était familière pour un monde d’escarmouches sans lendemain. Toutefois patience ! Ce n’est que le lancement de cette nouvelle gamme. Des suppléments pourront venir faire souffler un vent de campagne dans cet univers tout juste repeint.

deadlands-jdr-jeu-de-rôles-ludovox

Ce Kickstarter est une valeur sûre, un éditeur qui livre à temps et du bon matériel, un univers qui a déjà pléthore de suppléments sous le pied, une fanbase très active, un système huilé depuis des années… Deux freins cependant. Il faut aimer le genre « fast, fun & furious » où les combats sont nombreux et où les jets de dés se font souvent entendre, ainsi que l’univers très américain. Et ensuite le prix des contreparties est clairement élevé, surtout si vous rajoutez les frais de port, qui seront certainement autour des 50 euros pour le all-in. Mais si vous aimez le beau matos et le plaisir d’une belle gamme, c’est le prix à payer, hombre. 

 

   

Laisser un commentaire