L’auberge où il fait bon vivre…

L’Auberge Sanglante est un jeu édité par Pearl Games qui nous a plutôt habitué à des jeux de gestion thématiques pour joueurs chevronnés. Ainsi Troyes, Bruxelles 1893 ou La Granja, pour n’en citer que quelques-uns, sont des jeux que j’adore mais qui nécessitent un temps de jeu d’au moins 1h30 à 2h et qu’on ne peut pas proposer à un débutant.

Aussi étais-je fort intrigué de voir arriver ce jeu de cartes au format beaucoup plus court. Même si avec Deus, Sébastien Dujardin, auteur-éditeur, avait fait dans du plus abordable, celui-ci me semblait encore plus léger. En tout cas, avec un matériel réduit et un temps de jeu annoncé de 30mn à 1h, Pearl Games semble vouloir nous entrainer dans un autre style de jeu que sa gamme habituelle. Alors est-ce vraiment le cas ?

 

L’accueil

Poussons la porte de cette auberge au titre peu engageant et voyons l’accueil qui nous est réservé. Et on se dit qu’on est bien dans un jeu de Pearl Games qui, comme souvent, fait des choix artistiques, en particulier graphiques, osés qui marquent ses jeux. On aime ou on n’aime pas. Moi, personnellement j’aime cette prise de risque qui nous offre des jeux originaux qui ne laissent pas indifférent. J’aime d’autant plus qu’à chaque fois cela me plait. Ici on était d’entrée prévenu par l’illustration de la boite :

L'auberge sanglante

Cela se révèle encore plus vrai si l’on regarde les illustrations des cartes. Non seulement, ces illustrations sont particulièrement réussies, de mon point de vue, mais elles collent au thème et donne cette patine si particulière au jeu. Cela m’a fait penser en bien plus coloré, à l’univers cinématographique de Genet. Auberge sanglante, Delicatessen, on y est. Heureusement, nous incarnerons les tenanciers de l’auberge et non ses clients…

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L’abbé fait pas de BA.

 

Le ton est donné, l’ambiance est-elle là ?

Cette première (bonne) impression donnée par les illustrations se confirme-t-elle au cours du jeu ? Je dois dire qu’on se laisse emporter par le thème et on se retrouve à sélectionner ses clients, ce qu’on éliminera pour les enterrer sous des extensions de notre auberge, ou ceux qu’on amènera avec nous pour nous assister dans cette tâche funeste mais bien rémunératrice.

Rappelons que l’auberge sanglante fait référence à un fait historique où la légende disait que des tenanciers d’une auberge tuaient leurs clients pour mieux les détrousser. Si je dis légende c’est que cette rumeur n’a finalement jamais été  prouvée. Si les tenanciers ont bien été jugés coupables et pendus, seul un cadavre a été retrouvé sur les 50 évoqués par la rumeur populaire, et encore il n’a jamais été vraiment établi qu’il avait été tué à l’auberge. Mais rassurez-vous (enfin si l’on peut dire), vous allez bien incarner de véritables tueurs comme dans l’excellent film avec Fernandel.

 

Le déroulé du séjour dans cette auberge….

Le jeu est en fait plus difficile à appréhender que ne le laisse supposer le massacre, sans pour autant être très compliqué. Le plateau central sert à la fois à compter les points, et à symboliser le couloir de l’auberge avec ses différentes chambres

auberge-sanglante-plateau

Plateau typique.

 

Le principe de jeu est ensuite très simple : le premier joueur attribue à chaque client (carte) une chambre dont le nombre varie en fonction du nombre de joueurs. Une fois l’auberge remplie, chacun à son tour va, soit blanchir son argent en convertissant ses liquidités en chèques (j’y reviendrai ensuite), soit enterrer un cadavre, soit choisir un client et décider quoi en faire. C’est là que vient la petite difficulté qui peut dérouter des joueurs peu habitués à ce mécanisme. En effet, une carte peut soit soit :

  • représenter un client corrompu qui sera acquis à notre cause (gardé en main), ce qui en terme de mécanisme en fera une monnaie pour corrompre, construire, ou tuer ;
  • représenter un futur cadavre lorsqu’on décide de tuer le client ;
  • représenter une dépendance que l’on va rajouter à son auberge.

 

Cette triple possibilité d’utilisation peut représenter une certaine difficulté pour bien comprendre le jeu. D’autant que les clients appartiennent à différentes catégories (métiers) qui modifieront la façon de payer les actions. Ainsi certains faciliteront la corruption, d’autre la construction, d’autre vous aideront à enterrer, etc… Par exemple, les policiers, armés, une fois corrompus, feront d’excellent complices de vos meurtres !

auberge-sanglante-gardien de la paix

En fait, chaque action nécessite de défausser un nombre de cartes correspondant au niveau de la carte client qui nous intéresse, et si la profession correspond à l’action effectuée, on peut récupérer en main la carte qui n’est pas défaussée. Ainsi on limite les actions corruption en évitant d’avoir à acquérir d’autres cartes dans sa main pour payer nos futures autres actions (meurtre, enterrement ou construction). Ceci a un inconvénient : les corrompus (cartes en main) nécessitent d’être rémunérés à chaque tour. Plus vous avez de cartes en main, plus vous êtes efficaces, mais plus cela vous coûte cher. C’est le premier dilemme du jeu, être plus efficace et payer ou économiser de l’argent (donc des points) mais avoir besoin de plus d’actions ?

Autre dilemme : vous êtes limités à 40 F de liquidités (points de victoire) ; tout argent gagné au delà est perdu. Il faudra alors à un moment du jeu choisir de blanchir son argent (passer pour aller chez le notaire) et le convertir en chèque. Oui, mais quand ? Laisser passer tel client bien intéressant ? Prendre le risque de se faire pincer par la police ?

Ah oui ! La police. Elle présente un autre dilemme : si un policier est encore présent dans l’auberge au petit matin (fin du tour), c’est à dire qu’il n’a ni été tué, ni corrompu, il fera sa petite enquête sur les disparitions. Il n’est alors plus possible d’avoir des cadavres non enterrés : cela nous obligerait à faire appel en urgence au fossoyeur du village. En termes de jeu, cela équivaut à payer 10F (donc perdre 10 points) et à se défausser de son cadavre sans pouvoir le détrousser (sans gagner les points qu’il vaut, donc). Double perte bien pénalisante.

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Bleu = corruption.

 

Quand enterrer est donc aussi une contrainte avec laquelle il faudra faire. Cela coute et trop tuer sans prendre la précaution d’avoir, soit la place d’enterrer son cadavre dans une dépendance, soit les cartes en main pour payer son enterrement, peut coûter cher au final. Il y a un timing à assurer, et des prises de risque à mesurer.

C’est là qu’intervient le dernier mécanisme : les cartes peuvent également représenter des dépendances que l’on pourra/devra construire. En effet, à l’Auberge Sanglante, nous sommes des tenanciers soucieux de nos clients, fussent-ils morts. On enterre pas n’importe où ! On leur offre une dernière demeure de qualité sous les fondations de nos constructions, histoire de ne pas se faire prendre par la police. Et il faut de la place pour tous ces cadavres ! Si l’on commence avec une grange, elle se révèle loin d’être suffisante.

En outre, les dépendances confèrent des bonus non négligeables, contre un prix somme toute élevé. Il faudra faire attention à ne pas trop en construire, à moins de vouloir jouer essentiellement sur les bonus. Petite subtilité vicieuse du jeu : vous pouvez enterrer chez l’adversaire. Quel intérêt puisqu’alors vous devrez partager les gains ? À l’arrivée de la police, remplir le dernier espace libre et empêcher un joueur d’enterrer son cadavre peut lui coûter cher, plus cher que les quelques points que vous lui aurez donnés. Ou alors enterrer un cadavre pauvre dans son dernier emplacement, pour l’obliger à enterrer chez vous son cadavre riche peut vous permettre de l’empêcher d’agrandir ou de réduire l’écart vous séparant. J’adore ce mécanisme ! Même si il est bien plus efficace à 2 qu’à plus de joueurs.

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Les gars de niveau 3, c’est du gras ! (question sous rapportés (27) et pouvoirs de dépendances super bourrins)

 

 

Auberge à recommander ?

Au final, peut-on recommander un séjour dans cette auberge ? Pour ma part, j’ai déjà fait trois parties et je compte bien y retourner. Je lui mets 4 étoiles. Le jeu est beaucoup plus profond que ne le laisse présager son format. Une partie suffit à bien comprendre les mécanismes et la durée de jeu permet d’y revenir. Attention, il faut apprécier le thème (à prendre au second degré), l’ambiance graphique, et le fait que rapidement les coups bas s’enchaineront, rendant le jeu plus interactif et agressif que ce que pourrait laisser présager la première partie. En tout cas, de notre côté dès la deuxième et en particulier à la 3ème partie, les policiers ont été plus efficaces grâce à l’amiable collaboration entre joueurs. 

J’ai fait une partie à 4 et 2 parties à 2. Je dois dire que j’ai préféré le format à 2 joueurs. Plus nerveux, plus agressif. Mais ceci n’est qu’une première impression et il faudra que je refasse des sessions à plus pour vérifier cela. Ce sentiment est en outre biaisé car, inconsciemment j’ai toujours tendance à considérer un jeu de cartes comme un jeu rapide. Or, à 4 larrons, la partie s’allonge et a dépassé l’heure chez nous. Je pense que le jeu doit pouvoir se boucler en 1h pour des habitués. À 2, on tourne à la demi-heure sans trop de difficultés.

Bref, au final, je ne peux que vous recommander ce jeu, abordable en tout points de vue (prix et règles), mais riche en émotion et en réflexion.

 

L’Auberge Sanglante,

Un jeu de Nicolas Robert
Illustré par Weberson Santiago
Edité par Pearl Games
De 1 à 4 joueurs , Optimisé à 4 joueurs
A partir de 14 ans
Durée d’une partie entre 30 et 45 minutes

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6 Commentaires

  1. Max Riock 28/04/2016
    Répondre

    J’adore ce jeu ! Il sort très régulièrement et les parties ne se ressemblent pas vraiment !

    Il faut dire aussi que j’habite pas très loin de cette fameuse Auberge et que mon enfance a été bercé par cette histoire.

     

    Pour aller plus loin, il y a un musée à visiter :

    http://www.lanarce.fr/public/?code=l-auberge-de-peyrebielle

    Bonne visite, faites attention quand même ! 😉

  2. Rimsk 28/04/2016
    Répondre

    Assez d’accord avec tout ce qui a été dit, sauf sur un point : 30 minutes à 2 ça me paraît très chaud… On en a fait pas mal de parties déjà (en config 2 joueurs) et honnêtement on a jamais fait une demi-heure… Plutôt 1 heure. On est peut-être lents…

    • Shanouillette 28/04/2016
      Répondre

      Ha oui bizarre.. Après il y a différents temps de partie possible il me semble.

      • Cormyr 28/04/2016
        Répondre

        Oui effectivement, j’aurais sans doute du préciser, les 30mn, c’est en partie courte. Après la partie longue dure pas plus d’une heure généralement un peu moins chez nous. Sans doute jouons nous un peu vite et vous un peu lentement 😉

  3. Djinn42 28/04/2016
    Répondre

    Excellent jeu. J’adore le parti pris graphique. Sombre, malsain mais léger. Un Pearl Games de plus dans mon coeur.

  4. Zuton 28/04/2016
    Répondre

    Jeu découvert récemment alors que je trainais les pieds à cause des graphismes qui ne me plaisaient pas. En une seule partie (2J), j’ai complètement changé d’avis tant les illustrations collent bien au thème, point relevé aussi par Cormyr.
    Il y a une ambiance spéciale dans le jeu qui le rend vraiment original et intéressant. Les mécanismes sont plus fins qu’il n’y parait mais demandent un temps d’adaptation pour la compréhension des cartes multi-fonctions. Je n’avais pas intégré la possibilité d’enterrer chez son voisin…

    Encore un bon Pearl Games qui devient l’un de mes éditeurs préférés !

    Merci pour l’article qui n’a que le titre de non pertinent pour les honnêtes voyageurs…

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