Aux Portes de l’horreur – Oserez-vous franchir le seuil ?

La nuit avait été particulièrement courte et je me sentais harassé par une importante fatigue. Je n’avais plus en mémoire les cauchemars qui m’avaient tourmenté, mais j’étais persuadé que mes recherches avaient marqué mon subconscient plus que de raison. Afin de m’extraire de ma somnolence, je décidais de m’accorder un petit déjeuner accompagné de son café. Je m’installais alors dans un fauteuil confortable, pour y lire le journal.

Mes muscles étaient étrangement endoloris comme si j’avais crapahuté de longues heures dans la ville, alors que ma journée de la veille s’était résumée à la lecture d’ouvrages anciens dans la grande bibliothèque. Je m’étirais longuement avant de rechercher une position qui me permettrait de moins ressentir les courbatures. Je dépliais alors les premières pages que je parcourais rapidement tant la politique était un sujet qui ne me passionnait guère. J’étais à la recherche de quelques anecdotes de secondes zones sur lesquelles j’aurai pu orienter mon enquête.

Je ne mis pas longtemps à trouver un article qui pouvait m’intéresser. L’illustration avait stoppé net le défilement de mon regard : il s’agissait d’une sorte de cercle faisant penser à un portail en métal, couvert de symboles ésotériques qui m’étaient un peu trop familiers. Il s’agissait des mêmes symboles que ceux figurant sur les parchemins que j’avais pu consulter. L’article traitait de la découverte de cette porte cylindrique qui laissait perplexe les autorités. Je faisais cependant rapidement le tour des quelques lignes consacrées au sujet, pour poursuivre ma lecture du journal.

C’est la rubrique des faits divers qui captait à nouveau mon attention. Elle était anormalement étoffée, et il y était notamment fait mention de la disparition d’un docker, du suicide d’un médecin et de l’internement d’un fonctionnaire de police. Des faits qui pouvaient paraître relativement anodins, mais qui couplés avec mes recherches et l’article sur la découverte du portail, me laissaient perplexe. Tout cela ne pouvait être une coïncidence, et des choses anormales se tramaient en ville.

Délaissant pour un temps les informations fraîches, je décidais de m’accorder une douche : cela me permettrait de quitter définitivement les bras de Morphée, tout en soulageant ces douleurs qui n’avaient pas l’air de vouloir cesser. Atteignant la salle de bain avec difficulté tant mes jambes peinaient à me porter, je prenais appui sur le lavabo et retirait maladroitement ma chemise. C’est alors qu’une vision troublante envoyait un message frappant de plein fouet mon cerveau endormi. Mes battements de cœur s’emballaient et presque instantanément, de fines gouttes de sueur perlaient sur mes tempes. Ce n’était pas possible, j’étais encore en plein cauchemar ! Je découvrais avec stupeur les mêmes symboles ésotériques gravés sur ma peau… La légende n’était donc pas infondée, et celles et ceux qui avaient remonté la piste avaient basculé aux portes de l’horreur !

 

Une expérience traumatisante

Cthulhu : Aux Portes de l’Horreur vous propose d’endosser le rôle d’une équipe d’investigateurs partis à la recherche de fragments de plans et des pages perdues d’un ouvrage mystérieux. Pour cela, vous parcourrez les terres du mythe lovecraftien en vous rendant à Innsmouth, Rockport, Kingsport, Salem et Arkham. Prenez cependant garde, car votre santé mentale ne tient qu’à un fil et si vous basculez dans l’horreur, vous pourriez malgré vous collecter des ruines anciennes, endoctriner d’autres investigateurs ou construire des portails libérant des entités de dimensions parallèles.

Le moins que l’on puisse dire est que la couverture de la boîte vous plonge directement dans le bain. Ici, il ne sera pas question de poneys, d’arcs en ciel, ou de sucreries colorées ! Vous êtes accueillis par un maître de cérémonie qui n’attend que vous. Il est certain qu’avec votre sac à dos et votre torche, vous êtes dans de beaux draps… Mais après tout, si votre regard a été attiré par cette illustration, c’est peut-être que vous êtes déjà en train de sombrer dans l’horreur !

Soyez rassurés, tout le matériel est du même acabit. La thématique est respectée et les illustrations ne pourront vous induire en erreur : vous avez bien ouvert une boite de jeu Cthulhu (le mot que j’ai toujours autant d’aisance à écrire). C’est peut-être pour cette raison que le jeu s’adresse aux 14 ans et plus ? Si vous avez le courage de retirer le couvercle, vous trouverez pêle-mêle un plateau recto-verso (s’adaptant au nombre de joueurs), de nombreuses cartes, de petits plateaux individuels, des jetons et de nombreux Meeples. Il n’y a rien à dire, l’édition est de qualité et on appréciera que les investigateurs n’aient pas la même forme en fonction des joueurs. Les marqueurs de score sont également différents et auront probablement leur petit succès, car ils représentent des éléments bien connus du Mythe. On regrettera cependant que leur taille soit assez démesurée par rapport à la piste de score : préparez vous aux embouteillages, notamment à quatre joueurs (tenir le compte des points ne sera pas si facile).

Bon point pour l’astuce utilisée pour les fragments de plan qui permettront de reconstituer une carte détaillée en assemblant les points cardinaux (NO, NE, SO, et SE pour les petits malins). Les plus attentifs ou les plus curieux constateront avec un certain plaisir que la lecture des pages perdues dans leur ordre croissant dévoile un petit texte dont je vous laisse la surprise…

 

 

Quant au livret de règles, le choix d’un format de poche permet de faciliter la lecture, même s’il bougera dans la boite (pourquoi ne pas avoir opté pour un format carré ?). On y retrouve les rubriques classiques avec le résumé du matériel (dont la mention d’une extension cachée…), la phase d’installation (qui diffère, notamment pour les parties à deux joueurs), le déroulement d’une manche avec la description des actions possibles, un exemple de tour et une foire aux questions. Le tout est bien illustré et ordonné, facilitant la compréhension. Les retours aux règles seront facilités, même si des aides de jeu sont par ailleurs inclues sur les plateaux individuels et sur le plateau central.

 

Des troubles du comportement

Maintenant que nous avons fait le tour de l’asile dans lequel vous allez être enfermés gaiement, nous pouvons nous intéresser à ce qui se cache derrière les murs. [Ndlr – si besoin, voici le Ludochrono pour vous faire une idée en vidéo]. Aux portes de l’Horreur est un savoureux mélange entre jeu de collection et jeu de majorité. Rien que du classique vous me direz… et pourtant, une petit mécanique simple permet de donner du relief (et du piment) à l’ensemble. 

Chaque joueur pourra mettre en jeu deux cartes parmi sa main de cinq cartes. Mais il ne contrôlera pas entièrement son destin, car ces cartes possèdent deux côtés permettant des actions différentes. C’est le premier joueur qui décidera si le tour se déroule du côté « sain » ou du côté « malsain ». Evidemment, le responsable de ce choix délicat tournera à chaque manche, et il faudra faire attention à sa position dans l’ordre du tour avant de se décider à jouer telle ou telle carte.

 

Du côté « sain », on pourra collecter des morceaux de plan ou partir à la recherche de pages perdues, tout en envoyant nos investigateurs aux quatre coins du pays. Mais si on bascule du côté « malsain », on préférera s’intéresser aux runes anciennes, ou on participera à la construction de portails ésotériques afin de permettre à des entités assoiffées d’intégrer notre monde. On en profitera également pour convertir les investigateurs des autres joueurs afin qu’ils rejoignent nos rangs.

 

Ne vous inquiétez pas, que œuvriez pour des entités maléfiques (ou pas : si cela se trouve, elles sont super sympathiques) ou que vous préfériez assurer la survie de l’humanité (et la destruction de la planète ?), cela vous permettra d’engranger des points et de vous mettre en bonne position pour la victoire.
Il y a trois types de collection :

  • Les pages perdues numérotées de 1 à 20 rapportent 2 points par carte, voire 4 points si les nombres se suivent

  • Les fragments de plan rapportent également 2 points par morceau, pour une majoration à 12 points si vous rassemblez les 4 pièces

  • Les runes anciennes rapportent de 1 à 16 points en fonction du nombre que vous possédez (il faut collecter 5 runes pour obtenir les 16 points, et il est possible de démarrer plusieurs collections)

Si vous n’avez pas l’âme d’un collectionneur et que vous préférez profiter de la présence de vos investigateurs dans le pays pour prendre l’ascendant sur vos adversaires, sachez que les décomptes de majorité n’ont lieu que lorsque des portails sont créés et qu’une entité vient faire un petit séjour sur Terre. Chaque région est rattachée à un type de portail et le calcul de la majorité de la zone est réalisé lorsque la jolie rosace est complétée (on tire des morceaux de portails dans la réserve de 4 tuiles ou au hasard de la pioche).

Une bestiole pointe alors le bout de son nez, apporte des points au joueur concerné, et anéantit tout ce qui se trouve sur place (c’est simple, tous les investigateurs retournent croupir dans les réserves !). C’est également cette mécanique qui servira de timer pour la fin de partie : en fonction du nombre de joueurs, la partie prendra fin immédiatement après l’ouverture du Xème portail ! Eh oui, pas de coup de semonce, ça s’arrête sec et net, et tant pis si vous êtes pris de cours. Attention donc à bien surveiller ce qui se passe autour de vous. L’apparition des portails ajoutera également quelques modifications des règles avec la révélation de cartes parchemins.

 

Vous allez me dire, c’est désespérant, tout est sujet au hasard ! Je vous répondrai que c’est avant tout un jeu de cartes, donc il est inutile de chougner ! Bon d’accord, les auteurs ont prévu des jetons désespoir… pour les situations désespérées. Jouer certaines cartes vous rapportera des jetons que vous pourrez utiliser à tout moment pour vous assurer une certaine influence sur le hasard, ou sur le choix de ce maudit premier joueur qui a probablement fait exprès d’acter le côté « sain » alors que vos seules cartes intéressantes permettent de convertir vos camarades…

Vous pourrez donc échanger deux cartes de la pioche contre deux de votre main (après consultation), renouveler la réserve de portails, marquer trois points de victoire, ou changer le choix du côté des cartes pour le reste du tour (et ça, c’est bien, car ça permet quelques coups assez fourbes).

Bref, il y a tout de même des choix à faire et on ne joue pas forcément en mode « no brain ».

 

Direction l’asile d’Arkham

N’y allons pas par quatre chemins, malgré ces quelques éléments de twist, le jeu est extrêmement classique et surprendra difficilement les joueurs expérimentés. Est-il raté pour autant ? La réponse est non. En particulier parce qu’il permet de prendre un plaisir immédiat. On hésitera à le sortir avec de jeunes joueurs à cause de sa thématique et surtout de ses illustrations sombres (sauf si vous l’avez habitué à regarder Walking Dead dès la sortie du biberon). Cependant, les mécaniques en elles-mêmes peuvent être appréhendées par un public familial.

Il s’agit d’un jeu très opportuniste dans lequel il faudra faire au mieux avec les cartes que vous avez en main. Malgré la pondération du hasard via les jetons désespoirs, on se lamentera parfois de n’avoir aucune bonne carte à jouer. Parfois, la longueur des parties (entre 30 et 60 minutes en fonction du nombre de joueurs) permettra de prendre rapidement sa revanche. Il y a cependant un risque d’enlisement sur la durée, car si tout le monde s’oriente sur la partie collection et que personne ne va chercher les portails, le jeu finit par traîner en longueur. Le seul avantage de ce type de parties est qu’on ne pourra pas se plaindre de la brutalité de la fin, car chacun cherchera alors à y mettre un terme (difficile donc de se faire surprendre).

 

On préférera les parties à quatre joueurs qui proposeront d’avantage d’interaction ; oubliez les confrontations en tête à tête car le jeu se montre poussif dans cette configuration. Prévoyez tout de même une table assez large, car le matériel prend de la place.

Sans révolutionner le genre, Aux portes de l’horreur permettra quelques sympathiques affrontements. Parviendra-t-il à trouver sa place durablement dans une ludothèque ? C’est à vous de voir en vous confrontant aux horreurs chtoniennes !

Notez que le jeu propose une extension cachée que vous découvrirez en étant attentif à l’ensemble de la boite et du matériel… Il s’agit d’une petite variante qui pourrait changer la physionomie des parties, mais je n’en dirai pas plus, ne l’ayant pas moi-même essayée. En tout cas, le moins qu’on puisse dire est qu’il va vous falloir bûcher un minimum !

 

 

   

Laisser un commentaire