Tortuga 2199, des pirates oui, mais dans l’espace

Les deck-buildings, c’est un peu mon péché mignon. Clairement, c’est l’une de mes mécaniques préférées. Il faut dire qu’en plus de leur intérêt ludique propre, ils proposent souvent des thèmes forts et ça, ça me plaît bien. Mais parmi eux, ceux qui me plaisent le plus sont ceux où l’on va avoir un plateau avec lequel interagir, comme Trains ou Tyrants of the Underdark (qui arrive en septembre en VF !) par exemple. Ils se font néanmoins assez rares. Autant dire que si j’en vois passer un, paf je ne rate pas l’occasion ! Et pas de chances pour vous, quand je joue, j’écris.

On va donc parler aujourd’hui de Tortuga 2199 (de Michael Loyko et Denis Plastinin, illustré par Andrew Mironov). Il s’agit d’un jeu dans lequel vous incarnez des pirates, mais de l’espace, où il faudra devenir le roi des pirates. Bon, en termes de thème, on a peut-être vu plus original, mais si celui-ci est bien exploité, pourquoi pas. Je vous avais fait un retour à chaud sur ce jeu lors du Cannes Canapé, et j’ai depuis fait une partie de plus. Développons un peu tout ça.

 

Classique, c’est le mot

Commençons, bien sur, par vous parler du gameplay du jeu. Celui-ci est résumé dans le Ludochrono ici, si vous avez envie de le voir en vidéo en quelques minutes. 

Le gameplay est donc, je le disais, très classique dans l’ensemble. Il s’agit d’un deck-building, donc : on a un deck de base, on pioche 5 cartes à notre tour, on les joue toutes puis on en pioche 5 nouvelles pour le prochain, le but étant de faire des points et d’être le premier à en accumuler 15 (de points). Sur ces cartes, on trouvera principalement deux ressources : une qui va nous permettre d’acheter de nouvelles cartes pour enrichir notre deck, et une autre qui va nous permettre de faire des « manœuvres », c’est-à-dire d’interagir sur le plateau.

Le plateau est constitué d’un certain nombre de secteurs, et nous aurons un vaisseau unique qui va nous représenter et indiquer où l’on se trouve sur les diverses tuiles du terrain de jeu. C’est très important car l’endroit où l’on se trouve sur le plateau va déterminer les actions que l’on va pouvoir faire. Celles-ci sont assez nombreuses, et c’est de là que vient l’originalité et la richesse du jeu.

Vers l’infini et Tortuga !

On l’a dit, on va pouvoir acheter des cartes depuis une rivière, mais celles qui nous sont accessibles seront différentes en fonction de là où l’on se trouve. Les secteurs centraux nous donnent accès à un marché de cartes fixes, alors que chaque secteur en périphérie est associé à sa propre pioche de cartes, dont deux seront toujours disponibles de façon visible à l’achat. Chacune étant typée, on pourra donc naviguer de l’un à l’autre de ces marchés en fonction de nos besoins (par exemple, photo ci-dessous, si on se rend sur ce secteur, « Forteresse », on accède aux deux cartes visibles, un Officier et un Filet, achetables uniquement sur ce marché).

L’argent peut aussi être dépensé pour mettre de côté, en réserve, une carte de notre main, et l’avoir à disposition au prochain tour. Assez malin et plaisant pour anticiper !

La ressource qui nous servira néanmoins le plus pour marquer des points, c’est la manœuvre. En plus de pouvoir être utilisée pour enlever des cartes de notre deck, elle va nous servir à tout un tas d’actions plus militaires.

Quelques cartes

 

D’abord, on pourra s’en servir pour chasser des monstres : cela nous permet à la fois de marquer un point à chaque fois que l’on en capture un, mais en plus, celui-ci sera représentée par une carte que l’on pourra ajouter à notre deck. Les monstres, disséminés sur le plateau, sont tous différents. Les bonus qu’ils nous apportent une fois vaincus vont crescendo. Et ce n’est pas tout. Une carte monstre pourra être détruite pour marquer des points de victoire supplémentaires. Un vrai axe stratégique. Attention, ils sont en nombre limité et une fois chassés ne seront plus accessibles. Petit effet course potentiel. 

 

 

On pourra également conquérir les divers secteurs : une fois conquis, non seulement ce secteur nous donne des points de victoire, mais il nous octroiera également une gratification récurrente (de l’argent tous les tours, de la défense bonus pour les combats…). Mais gare, ces avantages-là restent volatiles. En effet, ils sont en notre possession que jusqu’à ce qu’un adversaire ne viennent nous piquer la place ! En effet, on peut toujours reprendre un secteur à un joueur en dépensant un peu plus que ce que lui a du payer pour le capturer en premier lieu. À nous alors les bonus. Et oui, cela implique que l’on peut récupérer des points de victoire à un joueur ! Ceux-ci ne sont jamais acquis définitivement. 

L’autre façon d’en voler, c’est tout simplement d’attaquer directement un adversaire. Le combat se résume en général à montrer nos mains pour voir qui a la valeur de manœuvre la plus grande. Le gagnant peut alors chiper un point de victoire à son adversaire, en gagner un supplémentaire, et le perdant devra détruire une des cartes qu’il a utilisée… On ne se fait pas de cadeaux chez les pirates.

Voilà donc un bref survol des mécaniques, même s’il y a des subtilités dont je n’ai pas parlé, vous avez une bonne idée de comment le jeu fonctionne.

 

Une recette intelligente 

Si Tortuga 2199 ne présente pas d’énormes originalités mécaniques ou d’idées particulièrement innovantes, il faut reconnaître qu’il compile tout ce qu’il y a de meilleur pour moi dans un deck-building tendance Ameritrash.
D’abord, au niveau des mécanismes de base : si l’on pourra objecter que la multiplication des façons d’utiliser nos manœuvres n’est peut-être pas élégante, cela permet de s’affranchir de pas mal de sources de frustrations puisque toutes les stratégies sont envisageables et on peut passer de l’une à l’autre facilement (puisqu’on a qu’une seule ressource « utile » à gérer).

L’épuration de deck est intégrée sans complexe
et on pourra même le faire dès le début si on le souhaite, pas besoin d’attendre d’acheter la carte qui le permet ou un timing avancé dans la partie. En particulier, on appréciera de pouvoir détruire une carte que l’on vient de jouer (et ne pas râler car la carte d’épuration arrive au mauvais moment).

Le système de réserve permet également de préparer de gros tours et de compenser en partie un mauvais tirage.
Enfin, on ne sera pas non plus trop pénalisé si on a trop de cartes nous faisant gagner de l’argent, car celui-ci peut toujours servir en fin de partie pour marquer des points de victoire (on se rend sur la tuile centrale pour acheter un point). Oh, et j’allais oublier les decks asymétriques, une petite friandise que j’adore.

Tous ces points là me font dire qu’un soin assez particulier a été apporté pour « gommer » les défauts inhérents au deck-building (comme les combos qui sortent pas ou l’épuration au mauvais moment) qui peuvent parfois frustrer les joueurs. Ici, il n’y a pas vraiment de mauvais choix et le jeu est assez permissif. Le pendant est que Tortuga 2199 ne sera peut-être pas assez consistant pour quelqu’un qui cherchera un jeu plus exigeant. 

Cela dit, il propose un côté « bac à sable » léger qui ravira celles et ceux à la recherche d’un jeu pas prise de tête et fun avant tout. Aller chasser les monstres, combattre nos adversaires, capturer et défendre ses secteurs, développer un deck… On fait beaucoup de choses dans une partie et on aura pas le temps de s’ennuyer. Si on pourrait penser que le déplacement coûte cher et qu’on voudra rester souvent au même endroit, par exemple pour se spécialiser sur un type de cartes, on aura en réalité tendance à se promener un peu partout de façon opportuniste pour ne pas gaspiller nos manœuvres (ainsi que la carte spéciale nous permettant uniquement de nous déplacer). Après tout, on est dans l’espace, alors thématiquement tout marche.

Les monstres, revenons-y, proposent une petites course car ils donnent des cartes très intéressantes lorsqu’on les combat, mais sont tous en exemplaire unique. Il faudra néanmoins bien prévoir son coup pour ne pas s’en faire chiper un sous le nez. De plus, le dilemme qu’ils proposent, celui de les détruire contre des points de victoire, est également très intéressant car il sera important de sentir le moment où cet échange sera le plus bénéfique (dans la fin de partie, oui, mais quand exactement ?).

Je préfère les avoir avec moi que contre moi eux

 

Tortuga 2199 a eu une physionomie néanmoins assez différente sur les deux parties que j’ai joué : sur la partie à quatre, les points de victoire sont plus disputés et on passe plus de temps à se les prendre les uns les autres. La partie a donc un peu plus oscillé d’un camp à l’autre et chaque joueur a été en passe à un moment d’arracher la victoire.
À deux joueurs en revanche, on a plus de place, les passes d’armes sont polies et on a finalement peu d’occasions de s’affronter. On est plus sur une course, et la session a ainsi été beaucoup, beaucoup plus rapide. Reste qu’elle s’est jouée à un tour près, et on aura eu dans les deux cas une partie serrée.
Là aussi, on pourrait dire que c’est positif, car c’est vivant, ou alors on pourrait dire que le hasard tient une part insolente (un reproche similaire à celui que l’on peut formuler à l’encontre de Clank!). Néanmoins, je pense que mon expérience est assez liée au fait que j’ai joué avec des habitués des deck-buildings, et d’un niveau proche, sur un jeu encore une fois assez classique dans les mécaniques qu’il propose. 

On notera également que dans les deux parties, il y a eu, en tout, un seul affrontement direct. Il faut dire que c’est une action risquée tant on ignore ce que notre adversaire a en main au moment de l’attaquer. À voir ce que cela donnerait avec des joueurs plus offensifs.

On peut voir dans Tortuga deux phases informelles du jeu, mais comme dans beaucoup de deck-buildings : celles où l’on va construire son deck, en grappillant quelques monstres faibles, en allant acheter des cartes intéressantes, bref en profitant des opportunités (et le thème vit bien) mais sans tout de suite se poser la question des points de victoire. Question qui va pourtant bien arriver. Et là la dynamique change un peu. Le jeu devient une course plus effrénée, même si tout le monde ne court pas sur les mêmes pistes : est ce que l’on va essayer de prendre des points via les monstres, en attaquant les autres, avec l’argent, les secteurs ? Et bien cela dépendra des choix lors de la première phase. On notera que certains adversaires seront ainsi plus faciles à freiner (par exemple en reprenant le contrôle de leur secteur), là où d’autres auront des points plus difficilement attaquables (s’ils ont misé sur les monstres par exemple). Attention, le fait d’être sur le point de gagner et de se faire tomber sur le râble par les autres et se retrouver en queue de peloton peut être une expérience désagréable pour certains joueurs. Ames sensibles s’abstenir, on est des pirates ici ! 

Oui, on s’amuse à Tortuga 2199 et c’est un jeu auquel je prends plaisir à jouer. Peut-être pas un de mes jeux préférés, mais au moins un jeu où je passe un bon moment. Il est finalement assez accessible, car les règles ne sont pas si compliquées que ça. Il est possible qu’au début un joueur peu habitué passe un peu à côté des subtilités permettant de devenir un très bon joueur et de sentir les bonnes opportunités, mais il y aura ainsi, à mon avis, une courbe de progression assez agréable pour un novice. C’est peut-être même le jeu parfait pour approfondir les enjeux de cette belle mécanique, après avoir joué à Star Realm par exemple.

Bref, je suis bien content du jeu, mais j’ai un petit bémol à exprimer concernant le matériel : si l’univers graphique n’est pas ultra inspirant, on remarquera en plus quelques problèmes d’édition. Notamment, on aura un P qui devrait en réalité être un R sur une des tuiles, et, pour certaines des tuiles à deux niveaux, un mauvais découpage qui empêche d’avoir l’espace pour placer l’élément nécessaire. On pourrait également discuter du style des vaisseaux, disons, particulier. C’est un peu dommage, car on sent pourtant que l’éditeur a pourtant voulu faire un effort à ce niveau (notamment avec des tuiles double niveau).

 

Disons le, je les trouve un peu laids, mais c’est une question très subjective

 

Ce ne sera pas suffisant néanmoins pour que je boude mon plaisir ! L’envie de relancer une partie dès que possible est bien présente. Ce Tortuga a des qualités ludiques indéniables. 

 

   

4 Commentaires

  1. Jocelyn Chaumette 12/05/2021
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    Merci beaucoup pour cet article. Je suis d’accord avec vos conclusions et moi aussi au final, je m’amuse bien sur ce jeu pour lequel la combo « Albator en deckbuilding » m’a fait perdre tout esprit critique avant d’acheter le jeu :p . Par contre, je me pose des questions sur l’extension. Déjà celle-ci semble très dure à trouver. Savez-vous si c’est une exclusivité du Kickstarter d’origine? Et surtout avez-vous pu la tester? J’espérais une extension donnant un peu plus d’importance aux crédits pour rééquilibrer le rapport de force entre les 2 ressources mais elle semble surtout ajouter de l’agression par des cartes mortes ce qui peut être amusant mais aussi terriblement enliser un jeu qui se veut nerveux.

  2. Knightbob 12/05/2021
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    Merci pour l’article! Je me demandais ce que ce Tortuga avait dans le ventre…

    En tant que gros fan de deck-building, mon nirvana est Battalia, qui regroupe tout ce que tu aimes (nombreuses possibilités de craft, gestion de terrain, bastons…).

    L’as-tu essayé? Et si oui, quel est ton avis?

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