Stella : Voyage en Polysémie

Stella de Gérald Cattiaux et Jean-Louis Roubira sort en ce moment dans nos boutiques. Comme vous le voyez, le jeu est estampillé Dixit Universe. Et en effet, nous avons un nouveau jeu dans l’univers de Dixit comme si l’éditeur Libellud désirait simplement capitaliser sur sa célèbre poule aux œufs d’or. C’est du moins un sentiment que l’on pourrait avoir, d’autant que Asmodee a racheté Libellud et s’est depuis tourné vers les joies des licences à corps perdu. Mais cela serait peut-être juger un peu vite l’œuvre produite ici.

 

Replaçons les choses dans leur contexte

Dixit sort en 2008. Une création de Jean-Louis Roubira éditée par Libellud (la maison d’édition de Régis Bonnessée qui a d’ailleurs participé à la naissance du titre et poussé le jeu). Dixit était au début surtout un outil pédagogique, l’auteur est pédopsychiatre de formation et il l’utilisait dans le cadre professionnel avant tout, avec des succès reconnus. Shanouillette en parlait dans son article en 2015.

La suite, on la connaît. Le jeu est multi primé dans le monde entier, avec surtout l’As d’Or en 2009 et le Spiel des Jahres en 2010. C’est d’ailleurs le premier jeu avec éditeur et auteur francophones à remporter cette double distinction. Depuis, Dixit s’est vendu à des millions d’exemplaires dans le monde entier ; il aurait dépassé les 7 millions en 2021. Plus de 10 extensions sont sorties entre temps, si bien que c’est devenu un marronnier : chaque année voit poindre une petite boîte avec une nouvelle proposition visuelle, nous faisant profiter du talent d’un illustrateur ou d’une illustratrice différent·e.

 

 

Si l’on devait définir Dixit, on pourrait dire que c’est un jeu d’interprétations d’images oniriques. Un jeu un peu OLNI. Libellud maîtrisant son sujet, plusieurs titres sont ensuite sortis sur ce même modèle : Mysterium, Shadows Amsterdam, Obscurio et j’en passe. D’autres éditeurs ont aussi emboîté le pas et se sont mis à jouer sur les images, avec des twists ou des mécaniques différentes. Citons Detective Club, Greenville 1989, ou encore Au creux de ta Main qui proposent des variations intéressantes.

 

 

 

Un peu plus près des étoiles ?

Si ce Stella est cette fois cacheté du terme Dixit Universe, cela reste une proposition originale. Lors d’une réunion ludopathique avec Gérald Cattiaux, celui-ci nous confiait avoir proposé un prototype d’interprétation d’images à Libellud lors du festival de Cannes 2019. Libellud l’a rapidement réservé grâce à un contrat d’option, avant de proposer d’intégrer le jeu dans la gamme Dixit Universe et de proposer l’expertise de Jean-Louis Roubira sur la partie artistique de la création. Devenant ainsi co-auteur de l’œuvre, Jean-Louis s’est attelé à la tâche de composition des images, ce que l’on appelle le brief.

Quand on observe une illustration de Dixit on voit d’abord le travail d’un illustrateur, mais ce que l’on ne conscientise pas toujours, c’est le travail de rédaction de ces cartes. Quels éléments doivent être présents dans l’image, dans quelle proportion … ? Il faut en effet que les cartes respectent un cahier des charges précis, cohérent avec l’univers du jeu. Ces « briefs » sont ensuite transmis à l’illustrateur, ici Jérôme Pelissier, qui doit composer l’image selon les critères demandés, avec son style aérien et cotonneux.

 

On sait que rien n’a été laissé au hasard. On peut apercevoir ici une illustration de ce couple d’amoureux qui semblent hors du temps, profitant de l’instant présent. Une image clairement adaptée pour des mots avec le champ lexical du couple, de l’amour, de la fidélité, ou au contraire de la jalousie peut-être. Mais en portant notre attention sur les détails, au second plan on remarque le volcan en éruption… et finalement on peut tout à fait jouer sur le champ lexical des catastrophes, ou de l’inconscience.

 

 

Stella plus belle pour aller danser 

Mais revenons à Stella ; l’opus bénéficie indubitablement de toute l’expérience de Dixit, mais qu’apporte cette nouvelle itération ?

[Si vous souhaitez voir comment Stella fonctionne en vidéo vous avez le Ludochrono]

Dans Stella à chaque manche, nous allons faire des associations d’idées entre des cartes illustrées présentes sur la table et un mot ; on va cocher les cartes sur notre plaquette secrètement. Lors de la phase suivante, la révélation, si d’autres joueurs autour de la table ont fait les mêmes choix que nous, alors on marquera des points. Voilà pour le résumé simplifié.

Bonne nouvelle pour vous, Atom et Grovast y ont joué chacun, de leur côté, avec leur famille et leurs amis. La rédaction a pu se procurer une retranscription de leur débriefing secret 😉

Atom : Je vais te faire une confidence, j’adore vagabonder et me perdre dans les illustrations de Dixit, mais j’ai du mal à le proposer en soirée, j’ai remarqué qu’il pouvait être vraiment déstabilisant. Déjà, un peu comme un Codenames ou un Decrypto, tout le monde n’a pas forcément les mêmes référentiels. Et tout le monde n’a pas la même facilité dans l’exercice de l’imagination. Parfois certains peuvent être un peu terre à terre, ou intimidés par la proposition originale, et se sentir à l’écart.

Grovast : Chez nous, on le sort encore régulièrement, et je vois très bien ce que tu veux dire ! Je trouve que Stella vient pas mal gommer ces problèmes. C’est le jeu lui-même qui révèle et impose un mot-thème à chaque manche. Les joueurs n’ont qu’à observer les 15 illustrations exposées, et cocher secrètement sur leur ardoise celles qui leur semblent liées au mot en question. Mais qu’as-tu pensé de la seconde phase, la “révélation” ? 

 

 

Atom : La phase de “révélation” dans Dixit donne lieu à un décompte un peu fastidieux, qui doit cependant plaire car il est souvent repris par d’autres jeux ! Ici chacun notre tour, nous allons indiquer une des images présentes. Si d’autres joueurs ont fait de même, tous les concernés marquent des points. C’est très facile. Dans le cas exceptionnel où il n’y a qu’un seul joueur avec qui ça a “matché” les deux peuvent ajouter une étoile de plus. Cela fait des étincelles, nous avons des atomes crochus. ^^

À l’inverse, si l’on se trompe complètement, notre tour s’arrête. Par contre, on continue à donner des points aux autres pour les images que l’on aura cochées. Cette phase apporte des choix et des dilemmes intéressants, qui correspondent plus à mon ADN de joueur. Pas toi ?

Grovast : Si ! J’aime bien le fait que ce moment ne soit pas juste une traduction en points de la phase de sélection des images, mais propose encore quelques choix. Parmi les cartes que j’ai choisies, dévoiler en priorité celle qui a le plus probablement convaincu autrui est important pour éviter la chute. Une fois les cartes manifestes passés, entre plusieurs candidats qu’on sait fragiles, on hésite !

 

 

Atom : Le système de scoring est astucieux puisqu’il induit une sorte de “stop ou encore” lors de la sélection. On serait tenté de choisir beaucoup d’images, voire toutes les images pour balayer large. Pour pallier cela, le joueur qui a sélectionné le plus d’images s’expose à un malus si toutes ne matchent pas. Malin. 

Grovast : En effet, non seulement ce point de règle est essentiel au fonctionnement du jeu, mais il génère une petite tension bienvenue. Cocher plus de cartes procure potentiellement plus de points, mais … jusqu’où les autres vont-ils aller ? 

 

 

Des étoiles pleins les jeux

Atom : Les images sont la porte d’entrée du jeu, à l’instar de toute la gamme Dixit. Elles se doivent donc d’être irréprochables, et riches. Artistiquement parlant, difficile de trouver à redire pour ma part aux mirifiques illustrations de Jérôme Pelissier, déjà à l’œuvre sur Dixit Memories. En conviens-tu ?

Grovast : Incontestablement de la belle ouvrage, qui a tout à fait sa place dans la galaxie des Dixit. D’ailleurs, ce qui est cool c’est que notre collection de cartes Dixit est parfaitement utilisable pour varier les parties de Stella. Et qu’à l’inverse, on peut très bien employer les 84 cartes de Stella pour un Dixit classique.

Atom : On a évoqué la mécanique, les illustrations, mais concrètement, comment ce sont déroulés tes parties ? 

Grovast : Nous avons à ce jour fait trois parties dans un cadre familial, qui ont pris des physionomies assez différentes. Les manches où il y avait peu de cartes choisies sont tombées un peu à plat. La bonne adéquation entre le thème et les illustrations disponibles peut être en cause, mais c’est surtout la capacité des joueurs à se “lâcher” et à faire preuve d’imagination qui fait la différence. En cherchant bien, on peut souvent trouver un détail ou un lien capillotracté sur une ou deux cartes de plus.

J’ai aussi pu remarquer que la règle du “malus” au plus grand nombre de cartes cochées avait tendance à brider plus que de raison certains joueurs. Choisir très peu de cartes est pourtant la garantie mathématique de marquer très peu de points ! Il faut donc à mon sens bien faire passer le message dès l’explication, pour ne pas que ce mécanisme devienne contre-productif en termes d’intérêt du jeu. Quelle expérience as-tu vécue de ton côté ?

 

 

Atom : Mon expérience est un peu différente, mais nous avons joué à six et avec des profils de joueurs habitués à se confronter à tout type de jeu. Tout le monde a donc rapidement vu l’intérêt de sélectionner beaucoup de cartes et donc de prendre des risques plus ou moins bien considérés. Mieux, pour revenir au score et se donner une chance de l’emporter, certains ont réellement dû faire preuve d’audace, ce qui a ajouté un peu plus de tension et de pression sur le gagnant. Comme tu le dis, il faut se lâcher, et passer un peu plus de temps sur les cartes ! Il m’est arrivé qu’un mot ne m’inspire pas du tout, et puis en scrutant plus en profondeur les images, de trouver l’élément qui peut concorder. Pour moi le plus important c’est que l’aspect déstabilisant de Dixit (devoir proposer un mot) n’est plus présent, je pense que je pourrais le proposer à un public plus réfractaire. 

Je me demande s’il faut le proposer à une tablée d’enfants ? J’ai bien envie de voir comment ils s’en sortent… Toi qui a pu l’essayer dans différentes configurations, à qui s’adresse ce jeu en priorité, public familial ou plus aguerri ?

 

 

Grovast : Chez moi cela a fonctionné avec des enfants de 9/10 ans, mais tous n’ont pas la même imagination, et le risque de vivre une partie un peu étriquée est présent. L’âge officiel de 8 ans me parait un peu juste, même si bien sûr cela dépend des modèles !

C’est donc un jeu tout public, qui présente l’avantage d’une durée contenue sous la demi-heure, garantie par un nombre de manches fixe. Comme souvent pour les jeux de ce type, les configurations hautes (5 et 6 joueurs) semblent nettement préférables. Nous avons pu faire une très belle partie à cinq, et nous nous sommes en revanche presque ennuyés lors d’une partie à trois où les possibilités de “matcher” étaient assez réduites.

Atom : Allez je te laisse le mot de la fin !

Grovast : L’intention initiale est atteinte : il fait sauter avec succès l’étape de création d’un énoncé. Il pourrait donc faire mouche auprès de celles et ceux qui justement la trouvent laborieuse. Il ne dispense pas pour autant les participants de s’impliquer. La qualité de la partie reste, à mon sens, assez fortement dépendante du niveau d’inspiration autour de la table. Pour conclure, il convient de souligner que Stella s’avère réellement un titre distinct de Dixit tout en bénéficiant d’un petit bonus sympa, à savoir la compatibilité des cartes avec les jeux de la gamme. 

 

 

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4 Commentaires

  1. Xavier Mornard 01/12/2021
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    Personnellement, je ne suis pas fan de ce type de jeu où le score se fait en fonction du niveau de conformisme des réponses; parce que avoir des points si les autres ont pensés comme nous, c’est bien de récompenser le conformisme, la majorité, non?

    • Grovast 01/12/2021
      Répondre

      Ce n’est pas complètement ça ici, le maximum de points étant atteint sur les cartes sélectionnées par un unique autre joueur.

  2. morlockbob 01/12/2021
    Répondre

    DIxit encore et encore, et cette fois, une belle réussite, prenante. On peut effectivement dire que cela favorise la pensée unique, mais c’est cette punkitude de canapé n’a pas lieu d’être ici. C’est plutôt amusant de voir au sein d’un groupe, d’une culture ce qui nous lie et où cela diverge entre individus.

  3. Liou 06/12/2021
    Répondre

    J’aime beaucoup ce format à deux voix ^^ Et le jeu a l’air intéressant et magnifique (comme on peut s’y attendre pour un jeu dans l’univers Dixit). J’ai toujours beaucoup aimé Dixit mais jamais au point de vouloir l’avoir dans ma ludothèque. On va voir ce qu’il en est de Stella.

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