Incubation : Tant va l’œuf au feu qu’à la fin il éclot

Quoique moins connu de ce côté de l’Atlantique, Carl Brière est loin d’être un nouveau venu dans le monde du jeu de société. Il y évolue professionnellement depuis 2009, chez Filosofia, Z-Man, Asmodee US, Panda Games ou encore CMON. Tout en conservant encore actuellement une casquette de directeur des ventes chez Scorpion Masqué, il se lance en 2018 avec sa propre maison d’édition, Synapses Games, et au travers de son premier jeu en tant qu’auteur : Incubation.

 

Un dragon c’est magique

Incubation met les 2 à 5 protagonistes dans la peu conventionnelle mais néanmoins lucrative position d’éleveurs de dragons. Point de gestion des desiderata façon Tamagotchi / Dungeon Petz : il s’agira uniquement d’accompagner les œufs de ces créatures colorées jusqu’à l’éclosion. La vie subséquente des drageonneaux entre dans un domaine qui ne nous regarde pas, puisque la règle stipule qu’ils sont immédiatement revendus.

Annoncé à partir de 8 ans, le jeu va droit au but et se limite logiquement à des choix simples. On lance les deux dés, on tire parti – ou pas – d’une unique relance totale ou partielle, après quoi il ne reste qu’à en appliquer les effets. On obtient ainsi quelques pièces (qui sont autant de PV), mais majoritairement, ce sont des arrivages des deux ressources du jeu : le feu et l’eau. Chaque œuf de dragon en nécessite une certaine quantité pour s’ouvrir.
Lorsque les apports sont à un niveau suffisant, l’éclosion est automatique, rapporte son lot de PV, parfois des ressources bonus, et participe éventuellement aux conditions d’un ou plusieurs objectifs.

Les coffres sont initialement peu garnis

La principale particularité pouvant motiver la relance, c’est que tout double compte ici triple. Deux faces « feu » rapportent par exemple 3 feux. Il est donc tentant de conserver une ressource particulièrement attendue, et relancer l’autre dé dans l’espoir de tripler la mise.

Mais attention, car une face particulière est présente en un exemplaire sur chaque dé : le « coffre », qui fonctionne différemment.
Double coffre, c’est peut-être le jackpot : on peut rafler le contenu intégral de n’importe quel coffre du plateau central. En revanche, une unique face coffre n’est, hélas, pas directement productive. Elle bénéficie potentiellement à toute la communauté puisqu’elle a pour effet d’alimenter certains des 8 coffres du plateau central, avec qui une ressource, qui une pièce. Voilà pour l’essentiel du survol mécanique.

Sur un donjon, c’est authentique

Tout en étant, comme indiqué par l’éditeur, accessible à un enfant de 8 ans (disons même 7 ans pour les baby-gamers), Incubation n’est pas pour autant dénué de toute subtilité, de quelques pièges à éviter, ni même d’une modeste courbe d’apprentissage.

 

Deux œufs qui arrivent quasi à maturité en simultané : danger de manque à gagner

Première leçon : le stockage. L’accumulation des ressources feu et eau n’est possible que dans la limite des besoins des œufs en cours de maturation. Toute ressource surnuméraire doit être reversée dans un coffre, certes au choix, mais sans assurance d’en être le futur bénéficaire. Un des enjeux principaux consiste dès lors à limiter ce type de gaspillage.

Un dé superflu peut ainsi être « utilisé » pour obtenir un nouvel œuf, en lieu et place de l’effet prévu. Cette soupape a toutefois ses limites puisque l’incubateur personnel de chaque joueur n’est composé que deux emplacements. Assurer l’approvisionnement de cet incubateur avec le bon œuf via le bon dé indésirable au bon moment est important ; les Targaryens en culotte courte ne tardent d’ailleurs guère à en prendre conscience au fil des parties. Il est à noter que l’épouvantail, la fameuse face « coffre », ne peut pas être utilisée de cette manière. Elle doit être impérativement appliquée. Et puis quoi encore.

Secundo, le jeu récompense l’anticipation. Si on veut bien faire, une éclosion doit être préparée. Car lorsqu’elle survient, le joueur obtient le droit de se servir dans un coffre de la couleur du dragon. S’agissant des pièces, pas de contraintes, on peut tout rafler. Mais il contient généralement aussi une ou plusieurs ressources. Il s’agit alors idéalement d’avoir un œuf restant à alimenter, faute de quoi lesdites ressources restent en place, à la disposition d’un concurrent mieux organisé.

Les 10 objectifs du jeu, dont 3 à 5 sont en jeu selon le nombre de joueurs

En sus de ce principe de pot (plus ou moins) commun via les coffres, un deuxième levier d’interaction est présent : les cartes « Objectifs ».
On s’aperçoit bien vite qu’on est pas le seul à se lancer dans la collection des dragons verts. Problème : seul le premier à en faire éclore quatre sera récompensé des 5PV! Se met en place naturellement une compétition sur les œufs de certaines couleurs, d’ailleurs pas exempte de chance de tirage. Si les œufs verts (dont on est assurés qu’un dragon vert sortira) arrivent à disposition dans le mauvais timing, il se peut qu’ils soient accaparés avant même que j’aie mon mot à dire.
Là encore, accepter de renoncer à un objectif mal engagé pour mieux se relancer sur un autre délaissé fait partie des compétences ludiques qu’Incubation concourt à acquérir.

 

Mais dans la maison, c’est pas pratique

Pour sa première proposition, Synapses Games tape plutôt juste avec un titre certes peu novateur mécaniquement, mais qui fait bien ce sur quoi on l’attend principalement.

Il allie accessibilité et un soupçon d’optimisation/planification, induit une interaction suffisante pour la cible. Quel œuf fera bien la paire avec celui que j’ai déjà ? Pour servir quel objectif ? Est-il vraiment opportun de relancer au risque d’obtenir une face coffre peu avantageuse ? Telles sont les dilemmes que les jeunes pousses apprendront à résoudre de plus en plus aisément.

Avec ses deux conditions de fin en garde-fous complémentaires, la durée de partie reste contenue même à 5 joueurs. Car oui, on peut y jouer à cinq, même si ce n’est pas la configuration la plus tranquille : avec seulement 3 objectifs, il n’y en aura pas pour tout le monde!
Au rang des bons points, ajoutons par ailleurs un thème plutôt hors des sentiers battus, bien servi par un look motivant pour les pré-ados, et une édition sans reproche notoire à formuler. Les quatre trognes de mini-dragons sorties des pinceaux de Katy Grierson (qui a notamment officié sur Le Seigneur des Anneaux JCE) sont tellement réussies qu’on aurait bien voulu en avoir plus de différentes, mais c’est vraiment chipoter.

L’œuf mystère à gauche est un joker pour les objectifs, mais il ne donne aucun coffre. L’hybride à droite donne deux coffres, mais ne participe pas aux objectifs.

Sa relative faiblesse se situe probablement du côté du renouvellement. Les objectifs sont peu nombreux et tous similaires, malgré la bonne idée d’inclure, sur certains, des montants en pièces possédées (ce qui le cas échéant rehausse l’intérêt des faces de dés concernées). Les propriétés particulières des œufs « mystère » et des œufs « hybrides » (voir ci-contre) rompent insuffisamment la monotonie qui s’installe chez l’adulte après quelques parties.

Le système de coffres est intéressant en théorie, mais lorsque tout le monde joue bien, ces coffres sont alimentés uniquement sur un accident de relance, c’est à dire rarement. Les opportunités de réaliser des enchaînements satisfaisants s’en trouvent alors réduites.

L’erreur serait de prendre Incubation pour ce qu’il n’est pas : un jeu pointu. Les finesses qu’il met en musique, quoique sympathiques, restent relativement basiques et ont peu de chances de contenter bien longtemps le pratiquant chevronné. La cible principale se situe indéniablement du côté de la famille et des joueurs néophytes à occasionnels.

Le premier jeu de Carl Brière
Illustré par Katy Grierson
Edité par Synapses Games et distribué par Asmodee Pays d’origine : Canada
Date de sortie : 2019
Pour 2 à 5 couveurs amateurs
Durée constatée : 30 à 40 min
Officiellement à partir de : 8 ans
Prix constaté : 30€

1 Commentaire

  1. Nanettebes 16/01/2020
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    Aldebert…

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