Ayar : le soleil a rendez-vous avec la lune

Ayar, les enfants du soleil, est le nouveau jeu de Fabio Lopiano (dont j’apprécie les jeux depuis la découverte de Calimala), et Mandela Fernandez-Grandon, avec qui il a déjà collaboré sur Sankoré. On retrouve aussi les illustrations de Ian O’Toole. Le jeu arrive chez nous en français chez Super Meeple.

 

 

Dans le berceau des Andes

Si Sankoré prenait place dans le monde arabo-musulman, Ayar se situe plus dans l’Amérique latine et surtout la civilisation Inca et sa mythologie, que j’avoue ne pas connaître. Le dieu Viracocha a créé Inti, dieu du soleil, et Mama Quilla, déesse de la lune. Ensemble ils ont eu quatre filles et quatre garçons. Ces Ayars vont tour à tour subir un sort funeste, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un couple (on en parle de la consanguinité chez les dieux ?).

Ayar est un jeu expert dans lequel les joueurs vont déplacer les Ayars sur leurs pistes respectives afin de réaliser les 4 activités du jeu (Agriculture, Navigation, Poterie et Tissage). Chaque manche un Ayar disparaît, ce qui déclenche un scoring et réduit nos actions à chaque manche. Autre twist mécanique, bien connu des amateurs de Knizia, deux pistes de points de victoire, Lune et Soleil qu’il faudra équilibrer au mieux, car nous compterons que la plus basse des deux.

 

Le plateau commun et les 4 pistes d’Ayar.

 

Observer Ayar

Depuis Calimala, Merv, Sankoré, ou encore Shackleton Base, Fabio Lopiano intègre une forme d’interaction subtile entre les joueurs.

Ayar ne déroge pas à la règle puisque l’Ayar le moins avancé sur sa piste quitte la partie, ce qui peut nous couper certains scorings et amener des discussions entre les joueurs. 

Mais je vais un peu vite en besogne. À son tour, le joueur actif choisit un de ses jetons Ayar qu’il place sur son plateau personnel, ce qui a pour conséquence de déplacer l’Ayar correspondant sur le plateau commun. Ensuite il va placer un des Tambos (sorte de petite maison) sur une des actions disponibles sur la piste de l’Ayar correspondant.

Tout le jeu s’articule autour de 4 mini-jeux : l’agriculture, la navigation, la poterie et le tissage ; je reviendrai dessus. L’action que l’on va réaliser a une force correspondant au nombre de cases vides dans la ligne où l’on a placé l’Ayar.

 

Sur le coté droit la matrice indiquant la force de l’action en fonction du nombre de cases vides dans la rangée où je place mon Ayar.

 

Je réalise l’action de navigation à une force de 1, je déplace mon bateau de un, si plus tard je refais cette même action mais avec une force de 3, je le déplacerais plus loin, etc. On retrouve cette matrice d’action chère à Lopiano, où l’on planifie des actions de plus en plus fortes. 

On reconnaît aussi les dilemmes multi niveaux utilisés par l’auteur : quel Ayar j’avance (selon les emplacements, ils se déplacent d’une ou deux cases) ? Important car je le rappelle, l’Ayar à la traîne disparaît. Cela implique aussi l’action que je souhaite réaliser. Cerise sur le gâteau, en vidant totalement une ligne ou une colonne sur mon plateau, je gagne un bonus loin d’être négligeable. Ayar est un jeu de planification où chaque action doit être mûrement réfléchie.

Autre point crucial, sur sa route l’Ayar déclenche un scoring commun à tous les joueurs. Peut-être ai-je intérêt à différer ce scoring de sorte qu’il me soit plus profitable.

 

Tissage : chaque soleil me rapporte 1 point soleil sur le cadran Inti, au moment où je déclenche ce scoring.

 

La navigation est une course, pour construire ses tuiles maisons, gagner des jetons Viracocha et chercher un maximum de points. On fait des collections de poterie : plus on en a d’un même type et plus on gagnera de points. Le tissage est un mini jeu de connexion : plus vous vous connectez au soleil et plus vous allez marquer de points. L’agriculture nous permet de vider notre plateau pour révéler soleil et lune. 

Reprenons. Le choix de l’ayar et son placement impliquent l’action que je vais faire mais aussi sa force, le scoring potentiel qui va se déclencher, les bonus que je vais remporter plus tard. 

Si le jeu n’est pas compliqué, l’intrication est primordiale, c’est un jeu où vous devez bien tout peser. Et je ne vous ai pas encore parlé des points Lune et des points Soleil.

 

La tuile décompte poterie : tous les joueurs gagnent des points selon cette collection, Ceux qui ont gagné au moins 2 points soleil remportent aussi un Lama.

 

 

Lune et soleil, cruel dilemme

Les points soleil sont marqués pendant le jour (normal), à chaque fois que vous déclenchez un scoring particulier ; prenons l’agriculture, à chaque action de ce type, je place un ou plusieurs cubes de mon plateau sur un plateau commun, j’aurais un avantage en fin de manche en tant que joueur majoritaire. Mais je vais surtout révéler des soleils et des lunes. Au moment de ce décompte, je compte le nombre de soleil présents sur mon plateau et j’incrémente mon cadran Inti.

Le cadran Inti

À la fin de chaque manche, on va tous réaliser un scoring de notre choix avec le jeton de l’ayar qui vient de disparaître. On place ce jeton sur le décompte de notre choix. On a quatre manches, on comptabilise donc chaque activité.

Ce scoring ne sera fait qu’une seule fois, autant dire que si vous décidez de marquer vos points Agriculture, si vous marquez 4 points, vous n’évoluerez plus sur cette piste, encore un énorme crève-cœur. Les auteurs (et moi aussi) vous conseillent pour la première manche de peut-être marquer aucun point en abandonnant un type de scoring pour anticiper un plus gros sur un autre axe pour la manche suivante.

 

Chaque activité sera décomptée à la fin d’une manche.

 

Une fois que vous aurez accompli cette tâche, tous les points de soleil que vous aurez ajoutés sur votre cadran Inti seront inscrits sur la piste des points de victoire Soleil. Le cadran « Inti » n’est jamais réinitialisé, les points Soleil seront inscrits à chaque manche. Alors que ceux de la Lune vont être marqués une seule fois (il y a quelques possibilités, mais je ne vais pas rentrer dans les détails). On est donc écartelés dans nos choix, je dois marquer le plus vite possible des points soleil, à l’inverse je dois temporiser au maximum mes points lune pour en gagner le plus possible quand le scoring se déclenche. 

 

Le plateau d’un joueur en fin de partie (il s’est bien spécialisé dans l’activité du Tissage).

 

Faire plus avec moins

La manche suivante se joue avec un Ayar de moins, et c’est ainsi jusqu’à la fin. Ainsi au début, on joue cinq actions plutôt faibles, tandis qu’en fin de partie, on n’en joue que deux, mais très puissantes. Un principe que l’on retrouve dans Shackleton Base ou dans Ragusa.

Un Ayar qui disparaît du plateau entraîne des conséquences, le décompte non atteint ne sera pas réalisé. On a donc envie de coincer un joueur en faisant “mourir” l’ayar qui déclencherait le décompte lui rapportant beaucoup de points. En réalité ça reste compliqué, il va nous contrer pour l’éviter, ou faire en sorte que l’Ayar déclenche le scoring avant de disparaître.

Cela donne une interaction très forte, où chaque choix est important, l’ordre dans lequel on aimerait les faire aussi. Je ne suis pas un joueur à tendance analysis paralysis, je préfère jouer à l’instinct en général, même s’il m’arrive comme tout le monde de prendre le temps pour réaliser un tour un peu particulier qui peut me donner la victoire si je fais le bon choix. Avec Ayar, j’ai eu des moments d’intense réflexion (pour ne pas dire blocage cérébral), car la planification est centrale, à cause de toutes ces micro décisions que vous devez arbitrer, on ne peut pas jouer à l’instinct.

En gagnant des jetons Viracocha, on a des moyens de gagner des bonus permanents (comme augmenter la force d’un action) ou immédiats (comme déclencher un scoring personnel), ou encore des lamas ou la possibilité de déplacer un Ayar sur notre ligne de scoring pour marquer à nouveau un décompte Lune qui nous est plus favorable, etc. Ces jetons Viracocha représentent un autre moyen de planification et d’optimisation.

 

 

 

Les lamas sont la variable d’ajustement, en fin de partie vous les dépenser pour équilibrer vos points soleil et lune. 

Dans la plupart des eurogames à mini-jeux, il est essentiel de hiérarchiser les priorités et de se concentrer sur un ou deux aspects, tout en mettant de côté un axe complet. Dans Ayar on n’a que 14 actions pour toute la partie, la dispersion est fatale.

 

Une abstraite élégance.

Ayar est assez abstrait dans son essence, il est difficile de l’expliquer par son thème. Et pourtant, il se dégage une certaine élégance où tout fait sens, chaque mini jeu est bien imbriqué, (merci au travail d’iconographie de Ian O’Toole). Les dilemmes multi niveaux, que j’affectionne, font chauffer le cerveau, et il peut même y avoir un peu de négociation entre les joueurs, ce qui est assez rare dans la catégorie des eurogames.

Ayar est effectivement moins intense que Sankoré ou Shackleton Base et ses différents modules, où l’on devait tout ingérer.Il est probablement plus proche de la simplicité de Calimala. Ayar a quelque chose de ces classiques, je pense notamment à la Traversée du désert de Knizia ou Hansa Teutonica d’Andreas Steding où l’interaction est centrale et l’on joue à la fois pour nous et contre les autres. Comme tous les jeux fortement interactifs, il vaut mieux le privilégier à trois et quatre joueurs où l’on se délecte de son tempo. Je suis bien conscient qu’Ayar est un titre qui ne va pas plaire à tout le monde, pour ma part je l’apprécie beaucoup comme la plupart des œuvres de Lopiano. Un jeu à la fois épuré et exigeant avec un chaos maîtrisable, qui crée de la vie autour de la table. 

 

 

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