Papyria – Quand tourner en rond a du bon !

La sortie de Papyria s’est réalisée de façon plutôt discrète durant l’été 2026. Le jeu localisé sur le sol français par Fentasy Games, est le premier à avoir bénéficié de la plateforme « Board Game Commerce », mis en place par l’éditeur lui-même, pour sonder les boutiques et les futurs acheteurs afin de lancer un nombre d’impression ajusté en rapport à la demande. Papyria, publié à l’origine par Iron Games, signé Bernd Eisenstein, à qui l’on doit notamment l’excellent Discordia, et illustré par Klemens Franz, que l’on ne présente plus, se fait ainsi plutôt rare sur le marché français actuel.

 

Le luxe à bas prix

Si l’illustration de la boîte évoque parfaitement le thème du jeu en mettant en avant un somptueux palais de l’ancien temps étudié, en premier plan, par vraisemblablement un architecte, ce n’est pourtant pas elle que les joueurs retiennent de la découverte du matériel. Le tapis de jeu en néoprène, faisant office de plateau principal et laissant des emplacements vides pour mieux venir y emboiter les nombreuses tuiles que contient la boîte, fait quant-à-lui bien plus d’effet. Certes, on peut lui reprocher des couleurs criardes, peu harmonieuses et surtout très éloignées de ce que promettait la boîte en termes d’ambiance visuelle. Mais le fait même de lui « puncher », au début de chaque partie, quelques éléments matériels suffit au bonheur des participants. Dans l’ensemble, le jeu est très qualitatif. Les « meeples » en bois des bateaux et explorateurs des joueurs sont coquets, tout comme l’ensemble des bâtiments et des ressources. Les tuiles sont également de très bonne facture. Véritablement, Papyria présente un rapport qualité-prix plus que convainquant.

Bienvenue en Mesopotapis !

C’est en Mésopotamie, 1500 av. J.C., le long des rives du Tigre et de l’Euphrate que Papyria installe son terrain de jeu. Les concurrents tentent de développer au mieux leur civilisation en étendant leur territoire, en explorant des ressources et en construisant Temples, Cités et Mines. Dans les faits, même si la thématique se veut très sympathique, l’expérience reste mécanique avant tout. Certes, il est très agréable de se promener autour ou sur deux fleuves aussi emblématiques ou encore d’aménager et de bâtir son petit territoire, mais les joueurs oublient assez rapidement ce thème historique pour se concentrer sur la danse de leurs pions autour du tapis de jeu.

En effet, la mécanique principale tourne autour d’un déplacement d’ouvriers ininterrompu sur le plateau de jeu. À son tour, le joueur actif bouge un Explorateur ou un Bateau personnel d’un ou de deux emplacements dans le sens des aiguilles d’une montre. Les deux types de pions ne se déplacent pas exactement sur les mêmes voies. En effet, si le bateau emprunte logiquement la rivière, l’explorateur, lui, se promène sur les chemins extérieurs. Il est possible de parcourir davantage de distance en payant un Lapis-Lazuli pour chaque case supplémentaire atteinte. De plus, quelques règles viennent pimenter cette promenade quelque peu bucolique. La possibilité de s’arrêter sur un emplacement occupé par un adversaire en le décalant d’une case libre vers l’avant permet, à la fois, de perturber ses plans tactiques futurs et d’éviter tout blocage sur des éléments convoités bien en amont. Autre fantaisie : faire terminer le mouvement de son pion dans une section déjà occupée par un de ses coéquipiers ou un adversaire, octroie un bonus non négligeable (déplacement de son Prêtre dans sa zone de jeu ou acheter un Papyrus). En conséquence, une première dose d’interactions s’encre ici dans le « gameplay », même si celles-ci se font de manière très indirecte et toujours dans le but de ses propres intérêts. Les joueurs tournent ainsi en rond, tout au long de la partie, sans s’ennuyer pour autant, tant le cadre paraît idyllique et le rythme soutenu.

 

 

Pickpocket de tuiles

Une fois arrivé sur l’emplacement convoité avec l’une de ses figurines, le joueur actif réalise deux actions principales. Le déplacement d’un explorateur ne laisse pas le choix de ces deux actions alors que le mouvement d’un bateau permet d’accomplir deux options parmi trois. Excepté les possibilités de produire des Lapis en fonction des Mines (et des symboles d’Invention Mine) possédées dans son espace personnel ou de récupérer un Papyrus pour chaque icône correspondante dans sa zone de jeu, les quatre autres types d’actions font s’accaparer un élément du tapis de jeu aux participants. Il est ainsi possible de prendre un paysage pour le disposer dans son environnement en veillant à ce qu’il soit adjacent à son Prêtre et à une tuile préalablement placée. Ces tuiles affichent des éléments (Forêts, Montagnes, Rivière), parfois des Inventions octroyant des capacités permanentes, ou encore des Sanctuaires. La construction des Cités, Temples et Mines ne peut s’effectuer qu’en récupérant ces éléments, au préalable, sur le tapis de jeu. Ceci constitue une action à part entière. Chaque entité répond à des règles de positionnement précises dans l’espace de jeu des participants. Mais la plus grande singularité de Papyria provient de la possibilité de collecte de tuiles Décompte, qui instantanément, déclenche pour le joueur actif, un « scoring » spécifique et dépendant des éléments qu’ils possèdent correspondant à ce que la tuile affiche. Et comme le jeu est malin, les concurrents peuvent s’octroyer des tuiles Multiplicateur, toujours en guise d’action sur le plateau principal, pour décupler leurs futurs décomptes personnels portant sur des éléments ciblés. Ainsi, Papyria ouvre grand les portes à une course aux tuiles, au cours de laquelle les joueurs devront prendre le tempo de leurs actions très au sérieux, sous peine de réaliser des décomptes de points peu lucratifs au moment de leurs déclenchements, ou de voir certaines tuiles leur filer sous le nez.  

 

 

Jouer les équilibristes

Pour le moment, cette promenade au cœur de la Mésopotamie à la recherche d’éléments pouvant générer le plus de prestige possible à sa civilisation reste paisible. Mais c’est sans compter sur la compréhension des décomptes de points, arrivant de manière aléatoires et s’effectuant de façon individuelle. Papyria met en place une règle essentielle : le nombre de points obtenu lors d’un « scoring » ne peut jamais dépasser le niveau de connaissance du joueur actif. Deux pistes se font donc face, celles des points de prestige et celle de la connaissance. Les concurrents mettent donc toute leur énergie à progresser sur la piste de connaissance de sorte de ne pas perdre quelques points lors des déclenchements de décomptes. Là encore, tout est question de rythme et de choix tactiques. La recherche du bon élément à comptabiliser et du bon moment se révèle primordial.

Les décomptes des éléments en eux-mêmes s’avèrent plus classiques, même si les tuiles Multiplicateur, amassées au cours de la partie, viennent gonfler progressivement les points produits et rendre ces moments d’une rare intensité. Le positionnement des bâtiments ou autre élément dans les espaces personnels des joueurs est essentiel. Ainsi, si les Sanctuaires doivent être isolés, les rivières prolongées, les Forêts et les Montagnes regroupées, les inventions nombreuses, les Cités et les Temples réclament d’être le plus éloignés possibles les uns des autres.

De plus, à tout moment lors d’un tour de jeu, le joueur actif peut récupérer une tuile Clé à condition de remplir les prérequis qu’elle réclame. Il s’agit d’avoir développé sa civilisation dans un axe spécifique en possédant un nombre d’éléments précis. Ces clés ajoutent des multiplicateurs de « scoring » et permettent, en fin de partie, lorsque la pile de tuiles Fin de partie venant remplacer une pile de tuiles déjà vidées s’est elle-même épuisée, de décompter à nouveau l’élément affiché, en plus de quelques décomptes de majorités (possession de Cités, Temples, Rivières, tuiles de Décompte). La course aux éléments se retrouve encore renforcée par l’accès aux Clés pouvant clairement faire la différence pour désigner le vainqueur.

 

 

La tête d’un vainqueur !

En associant déplacements d’ouvriers et construction de son espace personnel, Papyria se montre, sur le papier, plutôt classique et pépère. Mais, l’expérience se révèle toute autre. La course aux éléments et la convoitise de certains emplacements autour des deux fleuves mythiques provoquent des interactions fortes mais jamais agressives. Mais la vraie plus value du titre vient surtout de son système asymétrique de « scoring » et de ses contraintes obligeant à surveiller de près le rythme des actions de chacun. En effet, le bénéfice en points peut être très différent selon le moment où le décompte a lieu. Le titre se révèle alors bien plus tendu que prévu et les sensations bien moins habituelles. Papyria donne l’air d’un jeu aux habitudes communes mais qui se serait « customisé » pour se frayer un chemin vers la différence. De cette envie de proposer quelque chose d’un peu décalé, il en ressort une expérience véritablement rafraîchissante.

 

 

Papyria, c’est aussi un jeu expert que l’on prend plaisir à faire découvrir à un public moins averti. Les règles sont accessibles et nul besoin d’y revenir lorsque les concepts généraux et les quelques icônes ont été compris. Certes, le livret n’est pas des plus clairvoyants et les aides de jeu ne sont pas d’une grande aide. Quelques rappels, notamment en ce qui concerne le « scoring » final de majorités auraient pu figurer sur les plateaux personnels, qui s’avèrent assez mal utilisés. Le temps de jeu est très raisonnable pour un jeu de ce calibre, qui lie légèreté et fluidité du « gameplay » et belles réflexions tactiques. Certes, le jeu est davantage tourné vers l’opportunisme que les plans à long terme mais les nombreuses options permettent toujours de se retourner vers quelque chose d’intéressant, à défaut de ce qu’on souhaitait à l’origine. Le sens du « timing » est primordial et le développement de notre civilisation se transforme peu à peu en un casse-tête que l’on n’avait pas imaginé si subtil. Si vous ne cherchez pas une immersion thématique à toute épreuve, Papyria possède de sérieux arguments pour convaincre, outre son matériel particulièrement attirant.

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