La Bête : Ménagez Vos dents

Il y a quelques années, j’avais été très enthousiasmé mais finalement déçu par un jeu, La fureur de Dracula. Le principe était de jouer un monstre traqué par des chasseurs, en se déplacement secrètement pendant que ceux-ci essayent de remonter notre piste. Le jeu souffrait de plusieurs défauts, dont le moindre n’était pas sa durée de partie excessive.

C’est donc avec bonheur que j’ai découvert, à Cannes dernier, La Bête, un jeu qui reprend cette idée, mais en beaucoup plus compact. Le voilà aujourd’hui sur nos étals, et après quelques parties, voyons ce que l’on a à en dire.

 

Le Pacte des loups

Si vous n’avez pas encore vu le ludochrono associé, voyons voir d’abord comment on joue à la Bête. Un des joueurs va incarner la Bête du Gévaudan. Son but est simple : faire un maximum de victimes sans que sa vraie nature ne soit découverte. Pour cela, à chaque tour, il va choisir secrètement le prochain village dans lequel il va frapper. Plus il devra se déplacer pour s’y rendre, moins il fera de morts. S’il réussit à en faire 25 avant la fin de la partie, c’est gagné pour la bête.

 

C’est ce qui s’appelle un sillage de sang

 

Face à lui, quatre chasseurs, contrôlés par les autres joueurs. Ceux-ci devront à chaque tour essayer de deviner où la Bête se rendra, afin de s’y rendre en même temps qu’elle et l’empêcher de faire des dégâts. Ils pourront également enquêter sur les traces qu’elle laisse : ainsi, à force de déduction, ils pourront peut être trouver sa véritable identité, et alors gagner la partie. Et le temps joue pour eux : à la fin des trois années que durent la partie, les chasseurs gagnent si le compte de victimes n’y est pas.

Ajoutons ça quelques événements aléatoires, des dragons du roi et des milices paysannes qui protègent les villages, des pouvoirs que la Bête peut utiliser, et vous avez une bonne idée du jeu.

 

Les 4 chasseurs

 

 

 

Tout est question de perspectives

Sans surprise, dans un jeu asymétrique, on ne vivra pas du tout la même partie en fonction du rôle que l’on joue.

Commençons par celui des enquêteurs, celui que je connais le moins puisque je ne l’ai joué qu’une fois pour le moment (ah, la malédiction qui veut que c’est celui qui lit les règles qui va jouer le méchant). Quel que soit le nombre de joueurs, vous jouerez tous les enquêteurs. Il n’y a donc pas d’identification à un personnage particulier. De plus, le jeu va vous demander une telle dose de synchronisation, que choisir seul les actions de son personnage n’aurait pas de sens : il faut que l’ensemble du groupe se mette d’accord sur qui va où pour être efficace, sans quoi on est certains de ne pas réussir à coincer notre adversaire. En ce sens, on est plus sur une résolution d’un même problème à plusieurs que sur un jeu où l’on va se compléter. Il faudra donc discuter, argumenter et choisir la meilleur stratégie. Sur ce point, le jeu n’évite pas l’écueil du risque de l’effet Leader.

Pour autant, l’exercice est très plaisant. Il faudra essayer de deviner ce que la bête va faire : rester proche de là où elle est et faire un maximum de dégâts, ou bien essayer de sortir de la nasse et fuir les chasseurs. Il faudra aussi se poser la question de l’enquête : souvent, enquêter sur la bête implique de ne pas chercher à anticiper ses mouvements, mais plutôt à revenir sur les traces qu’elle a laissées. On ne protège ainsi pas la populace, mais on se rapproche d’une victoire à long terme en lui enlevant ses griffes. En effet, à chaque fois qu’un enquêteur se rend dans un village où la Bête a frappé ce tour ou le tour précédent, il va regarder le jeton qu’elle y a laissé. Ce jeton correspond à une hypothèse sur la nature de la bête : est-elle un fauve, une meute de loup, un vagabond, un noble dégénéré ou bien… le Diable en personne ? Si ce jeton correspond à la piste qu’il étudie (chaque chasseur étudie deux hypothèses : le vagabond et une autre), hop il le récupère et la Bête ne pourra plus s’en servir. D’une part c’est un pouvoir qu’elle ne pourra plus utiliser, d’autre part c’est un pas vers la détermination de sa réelle identité. C’est peut être d’ailleurs le dernier, puisque si c’est le jeton correspondant à sa vraie nature, que la Bête a choisie en début de partie, c’est gagné.

Qu’est la Bête?

 

Les chasseurs devront bien lire le plateau pour voir où peut donc aller la bête et lui bloquer ses déplacements, ou bien l’acculer dans un coin. La difficulté viendra d’ailleurs du fait que les possibilités sont nombreuses, et que les joueurs pourront avoir le sentiment de faire leur choix au hasard. C’est en tout cas ce que m’a remonté un groupe de joueurs : plusieurs se sont sentis impuissants devant les trop grandes possibilités de déplacement de la Bête, et complètement désarmés face à elle. Il s’agissait de faire des paris plus que des déductions. Certainement, prévoir plusieurs tours à l’avance est peut être nécessaire aux chasseurs, mais ce ne sera pas facile.

Moi qui jouait la Bête face à eux, je n’ai pourtant pas eu ce sentiment. Même si on joue le monstre, on se sent très vite acculé par ces chasseurs qui se regroupent et nous bloquent. Alors, il va falloir ruser, frapper là où on ne nous attend pas. Et puis bluffer : « tiens, ce village, avec un dragon du roi qui le protège, semble une cible bien appétissante si j’utilise le pouvoir me permettant d’ignorer les dragons. » Je vais donc leur faire croire que c’est là que je compte frapper en affichant ce pouvoir là, mais je vais en réalité partir à l’opposé. On tremble quand on voit nos chasseurs se déplacer, échafauder des hypothèses, entendre un joueur deviner ce que l’on a fait…, mais on jubile intérieurement finalement quand il ne convainc pas ses partenaires, et que la ruse fonctionne. Le sentiment d’être traqué a toujours été très présent, et on essaie souvent non pas de faire des victimes, mais de minimiser les chances de se faire attraper. Le résultat est qu’on arrivera à la fin en ayant échappé à nos poursuivants, mais sans que le compte n’y soit.

On se rendra aussi parfois compte des erreurs que l’on a fait, quand on se retrouve dans un coin et qu’on ne peut presque pas s’échapper. Prendre nos adversaires à contre pied sera souvent la clef de la réussite, et probablement les moments les plus jouissifs. On est vraiment une proie qui doit échapper à ses chasseurs.

L’utilisation des pouvoirs est cruciale: ils sont très intéressants, mais donnent aussi d’énormes informations à nos adversaires, les perdre est en général très douloureux. Globalement, le jeu pardonnera assez peu l’erreur, pour un camp comme pour l’autre, on sera tout le temps en tension. Il faudra aussi tenir compte des événements, qui nous seront favorables la moitié de l’année : parier sur un coup de pouce peut aider, mais gare à l’embûche imprévue.

 

Je me sens un peu acculé, là…

 

Tête à Bête

Ma première partie de la Bête était un tête à tête. Je me demande depuis si la Bête n’est pas en réalité un jeu à deux. En effet, à plusieurs, les joueurs discutent et ont plus de chance de comprendre les plans de la Bête… mais la Bête entend aussi leurs discussions, qui peut réagir en conséquence. Et il y a ce problème d’effet leader mentionné plus haut. Alors qu’à un contre un, c’est une autre paire de manches. Là, on se fait face, sans que l’un ou l’autre ne donne d’indications sur sa façon de réfléchir. On est alors sur un vrai affrontement « mental », et j’avoue que je trouve cela très plaisant. C’est peut être bien la configuration que je recommande.

 

C’est une belle histoire

Il faut également souligner la travail « historique » autour du jeu. On sent qu’il a fallu se plonger dans l’histoire de la Bête du Gévaudan pour coller au mieux. Les illustrations (à part celle de la couverture) et la carte ont un aspect « d’époque » qui aide beaucoup à l’immersion. Je n’ai pas vérifié sur un plan si celui-ci correspond bien au Gévaudan, mais elle est en tout cas crédible. Et pourtant, on ne peut que souligner son impact en terme de jeu : les forêts changent la configuration, on a des zones plus ou moins peuplées, donc plus ou moins à risque… Bref, la topographie va avoir un impact sur la partie et changer la difficulté en fonction de là où on se trouve. Du beau level design.

 

La carte du pays

 

Je suis donc toujours emballé sur le jeu. On a un design assez épuré, sans fioritures, avec peu de règles, et on retrouve l’essentiel du plaisir de ces jeux de traque. L’édition est plutôt de belle facture (ah ces gouttes de sang), ce qui fait toujours plaisir.

 

J’ai encore une petite inquiétude sur l’évolution du jeu : s’il était équilibré sur les premières parties, je ne sais pas à quel point une Bête avec de l’expérience n’est pas vite plus forte que ses adversaires. Bon, sachant qu’elle n’a pour le moment gagnée qu’une seule partie, ce sera à voir sur le long terme.

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