Clank Legacy : association de malfaiteurs

Clank ! de Paul Dennen est arrivé en 2016 avec une promesse singulière : du deck-building sur un plateau avec de l’exploration et un soupçon de stop ou encore, le tout tenu par une histoire d’aventuriers un peu maladroits. Nous allons descendre dans les boyaux de la grotte pour aller voler les trésors du dragon… Mais attention à ne pas le réveiller ! Plus on s’enfonce dans les profondeurs et plus on peut récupérer des artefacts juteux en points de victoire, mais le risque d’y rester grandit à vue d’oeil…  

Atom : Nous avions découvert Clank! en import à l’époque, depuis, le jeu a fait son petit bonhomme de chemin, d’abord plusieurs plateaux extensions sont venues enrichir la base (ainsi on pouvait découvrir les cavernes inondées, ou encore une momie étrange…) bref Clank! est devenu une licence bien juteuse. Nous avons aussi eu droit à une itération dans l’espace, qui à mon goût a un peu trop pioché dans l’imaginaire de la science-fiction sans vraiment créer son propre univers. Avec Shanouillette (Shan) nous allons vous parler de notre expérience sur la version Legacy. Car oui, Clank! a cédé à la mode des jeux Legacy. Mais qu’a-t-il à offrir ? (article garantie sans spoiler)

 

 

Business model

Shan : Sur la version Legacy, Paul Dennen est évidemment crédité mais c’est surtout Andy Clautice qui a développé le jeu. Clautice avait déjà planché sur du Clank! dans le passé (Clank in Space Apocalyse par exemple) et n’est certainement pas un nouveau dans l’industrie du jeu puisqu’il a fait ses armes chez Wizards of the Coast en particulier pour travailler sur Dungeon & Dragons. C’est intéressant à souligner car dans Clank Legacy on retrouve bien tous les codes du RPG med-fan, mais, et c’est trop rare, avec une bonne dose d’auto-dérision. L’humour était déjà présent dans la licence, mais ici on franchit un nouveau palier avec non seulement cet aspect parodique med-fan mais aussi et surtout la thématique transversale du monde de l’entreprise : ce n’est pas juste Clank : Legacy, c’est Clank Legacy Acquisitions Incorporated (mais on y reviendra). Ce Clank! a connu un accueil formidable aux US, et je pense que cette thématique et son traitement n’y sont pas pour rien.

C’est assez déjà difficile de parler d’un tel jeu sans divulgâcheur toutes les surprises qu’il recèle. On retrouve la structure globale du Clank!, le deck-building, le jeu du plateau avec le fait de se déplacer et de devoir remonter à “la surface” à temps avec cet arc narratif fort, le côté stop ou encore de l’exploration, les cubes de “clank” qui peuvent nous sauter au visage, bref tous les ingrédients qui ont fait le succès du titre sont là, auxquels on ajoute une histoire originale avec une dimension Legacy généreuse. Chacun incarne un avatar particulier dans ce compétitif et nous allons vivre une aventure dans le but d’établir notre propre Franchise “Acquisitions Incorporated” à la fin de la campagne (au moins 10 parties). Peut-être veux-tu définir plus précisément le type de Legacy auquel nous avons affaire ici ? En particulier l’aspect rejouabilité ? 

 

 

Atom : Une chose que l’on peut reprocher à un legacy, c’est son aspect “jetable”, en effet une fois la campagne jouée, on range la boite, voire même la jette si on est pas trop délicat. Ici et c’est important de le souligner, on va devoir déchirer des cartes, coller des autocollants, etc, mais une fois l’aventure réalisée, on aura un Clank final totalement rejouable.

Shan : Oui ici la rejouabilité c’est bien la possibilité de jouer à un Clank une fois la campagne terminée, pas de refaire la campagne. Alors oui théoriquement je suis d’accord, il sera rejouable, mais dans les faits je sais qu’il y a peu de chances que je rejoue à ce jeu-là une fois la campagne achevée, personnellement. Déjà, parce que je me rends compte que je ne le fais jamais. Et parce qu’il y aura sûrement trop de règles, trop de matos, trop d’éléments pour un Clank, je repartirai probablement à ce moment-là sur un Clank “classique”, plus accessible, si l’envie se fait sentir, mais on verra. En tout cas, à celles et ceux qui n’aiment pas détruire du matériel, qui sont rebutés par la lecture de blocs de texte, ou par les changements de règles en cours de route, bref, qui craignent le concept du Legacy, il faut être très claire : c’est à mon sens vraiment tout le sel de cette version.  

 

 

Atom : En effet, tous les Legacy que j’ai pu faire jusqu’à maintenant ont fini leur vie dans un placard (que voulez-vous je suis délicat ^^) et ne ressortent pas. Mais n’ayant plus la version classique de Clank, c’est l’argument de la rejouabilité qui m’a fait craquer. Et si les petits ajouts mécaniques finaux seront peut-être de trop pour certains, ils seront peut-être intéressants pour moi ^^.

 

Retour sur Investissement 

Shan : Parlons un peu plus de la proposition qui est faite ici. Chaque partie a son prologue et son épilogue, constituant un fil rouge narratif qui emballe chaque session tout en amorçant la suite. Cela dit, la partie en elle-même ne se contente pas pour autant de dérouler sagement son script classique : de multiples surprises vont potentiellement bousculer les joueurs et leurs objectifs durant leur chemin. De nouveaux choix s’offrent à vous, des tentations imprévues, des sous-quêtes, des nouveaux mystères que l’on décide de percer ou non, des récompenses, des dangers, des personnages non-joueurs à rencontrer…

Le plateau comporte des icônes faisant référence au Grimoire des Secrets qui doit alors être lu si vous passez par là. Selon vos envies et votre gourmandise, vous ferez des détours, voire vous changerez complètement de plan. Le plateau est bourré de points d’intérêts alléchants, et change tout le temps. Dans le Clank de base, une fois qu’on l’avait découvert, on en avait fait le tour assez vite, d’où les multiples extensions, bien utiles. Ici, les évolutions sont intégrées et rythment chaque session. Clank! Legacy ce n’est pas une seule histoire, c’est une multitude de petites histoires. De temps en temps, le jeu se suspend et tout le monde écoute les nouvelles informations qui sont données car elles peuvent modifier profondément les enjeux. Le chemin le plus court vers la victoire peut soudainement changer de physionomie.

Personnellement, j’ai vraiment aimé cette dynamique, car elle maintient en alerte et prolonge le sentiment de découverte, mais je sais que certains peuvent être rebutés par le fait qu’il y aura ces coupures avec de la lecture et du collage d’autocollants durant la session, pas seulement à la fin et/ou au début. 

 

 

Atom : Oui c’est marrant, parce que chez nous, c’est ce cassage de rythme qui a déplu aux enfants (ils avaient envie d’aller chercher des trésors, d’acheter des cartes, etc). Il y a quand même pas mal de maintenance. 

Shan : Tout à fait. Après, personnellement, j’ai trouvé que ces ajouts, c’était la plus-value de ce jeu. Le fait que le Legacy ne s’arrête pas après le prologue. On ne sait pas ce qu’il va se passer. L’état du plateau va peut-être changer encore deux fois durant la session, sans parler des autres surprises. Mais oui, c’est sûr que ça rallonge les parties. Si vous aimez la rapidité des sessions de Clank!, il faut être prévenu. Le mieux reste de bien répartir les tâches dans la manutention, que cela repose un peu sur tout le monde. Chez nous, MiniSha adore aller chercher des cartes dans le Cardporium.  

 

Parce que c’est notre projeeeet ! 

Atom : Autre bémol par rapport aux enfants, le côté narratif qui en soi est intéressant, mais chez nous ça n’a pas pris avec eux. 

Shan : Clairement c’est important que tu le dises, on peut en parler maintenant mais cette thématique n’est vraiment pas anecdotique et beaucoup moins générique qu’on pourrait le croire de prime abord, surtout vu les illustrations. Le côté Franchise, les clins d’œil au monde de l’entreprise, les références au système capitaliste etc, ne parleront pas à tout le monde, même chez les adultes d’ailleurs. Il y a un vrai choix de traitement thématique original. Ce Clank-là, c’est une expérience à part qui raconte ce qu’elle a envie de raconter et qui s’en donne les moyens. Nous ne sommes pas des héros traditionnels mais les employés d’une petite organisation qui souhaite devenir une franchise d’une mégacorpo célèbre pour ses aventures à but lucratif. 

 

 

 

Atom : L’humour est clairement une des marques de fabrique de Clank!, il faut quand même rappeler que l’on incarne plutôt des losers, puisqu’ils se prennent les pieds dans le tapis et font du bruit. C’est ce qui fait que je l’ai de suite apprécié, reprendre un univers med-fan et s’en moquer, chose que rate totalement la version dans l’espace à mon sens qui se contente juste de piller tout l’imaginaire SF.

Shan : Ici le jeu a un humour iconoclaste qui chez nous a fait mouche, même s’il a fallu expliquer du lexique à MiniSha (à commencer par ce qu’est une franchise !). Il y a de la parodie à tous les niveaux. Même dans la mécanique : on te fait choisir une carte, on te dit de la nommer, tu te grattes la tête, tu choisis un nom, tu écris dessus, ô sacrilèège, (choisis bien ton stylo, celui-ci bave un peu…!) et la minute d’après, par un retournement de situation malicieux, on te dit qu’il faut la détruire. J’ai adoré ce niveau d’auto-dérision inédit. Le côté cynique de la mégacorpo est truculent. 

Atom : On a aussi adoré cet univers directement sorti de la startup nachion. C’est vrai que l’on pourrait croire qu’il s’agit juste d’un thème lambda, mais il est au contraire très imprégné, il faut savoir qu’on va réaliser des contrats et il se pourrait bien qu’il y ait de la concurrence libre et non faussée. Ces contrats sont accessibles à tous les joueurs et on ne sait jamais sur quoi on va tomber, souvent des bonus, mais pas que … Le monde de l’entreprise est vicieux ^^

Par contre cela ajoute un côté semi coopératif, mais là encore je vais devoir rester vague, sachez juste qu’il peut se passer des choses si certains contrats ne sont pas résolus avant la fin de la session. Cet élément allonge un peu la partie et réduit le côté fourbe, de type je “rushe” vers le premier artéfact et je remonte regarder les autres se faire croquer ^^.

 

 

Ressources et développement

Shan : Oui c’est vrai que ce Clank est un peu bi-goût : on a un jeu compétitif qui donne presque envie de se la jouer solidaire par instant ! Sinon un petit mot sur l’aspect deck-building ? Le Clank! d’origine n’était pas un deck-building très exigeant, dans le sens où il ne permet pas d’être très technique. En général tous les joueurs parviennent à minima à se mettre en sécurité ou terminent pas très loin, ce qui génère juste ce qu’il faut de tension et de goût de reviens-y. Malgré tous les rebondissements de la version Legacy, cette alchimie-là me semble très respectée. Qu’en dis-tu ? 

Atom : Il est vrai que Clank! a fait le choix de se tourner vers un plus large public. On avait peu de moyens d’épurer son deck par exemple, c’est quelque chose qui est venu avec les extensions. Dire que ce Clank est familial serait excessif dans le sens où il y a beaucoup de matos, des petites règles qui s’ajoutent, etc. Mais l’aspect deck-building en lui-même reste accessible pour une famille de joueurs. Ici, on l’a commencé avec les enfants (8 et 11 ans) et ma cadette s’en est bien sortie, alors que c’est son premier deck-building (elle a lâché ensuite à cause de la durée de partie et des coupures trop longues à son goût). 

 

 

Personnellement, habitué des deck-buildings, j’ai trouvé que c’était un jeu très opportuniste, comme souvent dans les deck-building à rivière. Hormis le marché commun, on fait avec ce que nous présente l’offre, on s’adapte plus qu’on ne modèlera son deck.

Attention, si le deck-building est simple il peut aussi être punitif. Essayer de jouer sans prendre assez de cartes avec des bottes par exemple (il y en a qui ont essayé ^^) ou de trop diluer votre deck, et bien vous allez faire du surplace et pendant que vos adversaires remonteront, vous allez suer à grandes gouttes à chaque fois que le dragon crache ses cubes ! C’est aussi un aspect qui peut faire râler, quand on extirpe du sac les cubes à votre couleur, précipitant votre fin… mais ça fait partie de la proposition du jeu, il faut juste savoir où l’on met les pieds.

 

Shan : Partir à l’aventure sans botte c’est un peu comme partir faire de l’escalade sans baudrier, en effet, il y en a qui ont essayé… ^^

Atom : Puisque tu parles des montagnes, sans trop divulgâcher, un peu comme l’extension des “Trésors engloutis” et ses salles submergées d’eau, on a ici des chemins que l’on ne pourra pas emprunter sans un bon matériel. Ainsi, dès le début on pourra acheter un Canot pour aller surfer sur la rivière, un bon moyen d’accéder à certaines salles ou d’avancer plus vite dans la remontée quand on aura un peu trop énervé le dragon. Il se pourrait bien que le jeu évoluant, le marché s’enrichisse de nouveaux matériels… voire même que …

 

 

Shan : Chhhut ! Ne nous mets pas des spoils partout. Un mot sur l’édition sinon ? J’ai trouvé l’ensemble bien chouette je dois dire. Quand on ouvre la boîte on voit d’emblée que le jeu est généreux. Les illustrations (réalisées par une équipe d’artistes, dont Clay Brooks, Anita Burrell, Derek Herring, Raul Ramos, Nate Storm et Alain Viesca) ont un côté BD pour enfants je trouve, ça reste dans l’esprit initial Clank! même si ça peut être trompeur. 

Atom : Le matériel est quand même incroyable, bon il faut dire qu’on paye le prix aussi. Quand on ouvre la boite, on découvre, le plateau, les figurines, mais aussi une énorme enveloppe d’autocollants et des enveloppes à ouvrir. Nous avons aussi une jolie boîte au trésor appelée le Cardporium qui recèle de cartes triées par numéro. Le plateau de jeu, immense, est lui scindé en deux, avec une partie connue et une partie que l’on devra défricher en y apposant de nouveaux autocollants. Chaque joueur aura sa boîte à sa couleur avec ses objectifs personnels… On pourra personnaliser son héros non seulement en le nommant, mais pas que … (désolé je remets des spoils partout, ça fait négligé ^^)

Shan : Par contre, avec tout ça et les spécificités de chaque chapitre, l’installation pourra en calmer plus d’un. Il y a pas mal de choses à préparer à chaque session avant d’entrer dans le vif du sujet. L’idéal serait de pouvoir le laisser installer sur une table pour gagner du temps. Certains préparent les sessions en amont. 

 

Atom : C’est un peu ce que l’on a essayé de faire chez nous, en anticipant la mise en place et en conviant ensuite les enfants pour leur expliquer ce qu’il se passe, mais malheureusement ça n’a pas suffit pour réintégrer ma cadette…

Shan : Et tu as mentionné le prix, c’est clairement le plus gros argument contre le jeu à mon sens. 130€ c’est une sacrée somme. Je sais que les éditeurs de ce titre ont eu divers soucis en amont qui ont fait gonfler la note et l’augmentation des prix des jeux est quelque chose avec laquelle il va falloir compter dorénavant. N’empêche que ça picotte. 

Atom : En effet, il faut compter entre 130 et 150€, en étant adhérent de mon asso, j’ai eu une petite remise, mais ça coûte autant qu’un kickstarter, autant dire que c’est pas donné à tout le monde et à mon humble avis, le jeu ne va toucher qu’une petite catégorie de personnes. D’où justement l’intérêt de son côté rejouable.

 

Notre bilan (comptable ?)

Nous n’avons pas encore terminé nos campagnes respectives, néanmoins, à ce stade, nous vivons une expérience ludique des plus plaisantes qui à la fois sait reprendre à son compte les gros arguments du Clank traditionnel (l’arc narratif fort, l’humour, le deck-building accessible, la sensation de liberté…) tout en poussant les curseurs nettement plus loin.
Le fort dynamisme des parties se fait hélas aux prix d’interruptions et d’une inévitable manutention, mais si les joueurs sont ok pour tous mettre la main à la pâte, le jeu en vaut la chandelle, d’autant que tous les ajouts sont toujours au service de l’histoire. Le thème croisé médiéval-fantastique-franchise-capitaliste est original et bien porté, dans un univers loufoque et barré que n’aurait pas renié un auteur comme Terry Pratchett.

 

 

   

6 Commentaires

  1. Argone 05/08/2021
    Répondre

    Tiens, p’tite question sans spoil concernant l’un des documents, le feuillet « À vous qui êtes avides d’aventures, salutations ! », y a quelque chose dans les règles ou autres qui indique quand le lire ?

    Ou c’est simplement avant de commencer le jeu ?

    • Shanouillette 06/08/2021
      Répondre

      oui c’est au début, à l’ouverture du jeu !

      • Argone 06/08/2021
        Répondre

        OK merci

        Fallait le « deviner » ou j’ai raté l’information ?

        • Shanouillette 10/08/2021
          Répondre

          Il n’y a pas tellement de pièges dans ce genre de jeux, si une info est cachée, sous enveloppe c’est qu’on doit la lire sous certaines conditions, sinon, c’est ok. Là, ce feuillet est celui qui nous accueille à l’ouverture de la boite, c’est donc placé là pour qu’on le lise en guise de préambule.

  2. Knightbob 24/08/2021
    Répondre

    Ayant une campagne en cours à 4 joueurs (sur la version U.S), je retrouve exactement le même sentiment partagé dans cet article!

    C’est un super legacy! Plein de surprises, à l’humour ravageur, qui renouvelle d’une manière géniale le concept Clank de base, mais aux parties un peu longues (gestion prologue/épilogue, narration et choix qui coupent la partie en cours…).

    En tout cas ça reste un des meilleurs legacy auxquels j’ai joué!

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