Blabel – Kosmopolitement vôtre

 

 

Il est de ces jeux que l’on a envie de faire découvrir car ils représentent une expérience ludique unique. Ces jeux que l’on ne va pas forcément chercher à poncer jusqu’à la corde, mais qui nous donnent de nouvelles sensations fraîches lors de leur découverte, qui nous surprennent, voire nous donnent une claque. Vous savez, ce genre de jeu que vous avez envie de faire découvrir à vos connaissances, au moins une fois. Je suis sûr que vous voyez de quoi je veux parler.

Parmi eux, on pourrait citer Ready Set Bet, surprenante simulation de paris sur des courses hippiques, par John D. Clair. On pourrait également citer The Mind, avec son gameplay quasi télépathique. Enfin, on pourrait bien sûr citer aussi Kosmopolit, ce jeu surprenant de chez Opla, où vous devrez interpréter et transmettre à vos coéquipiers des consignes dans un dialecte étranger improbable (et qui plus est cocorico, conçu et fabriqué en France).

Eh bien je voulais aujourd’hui vous parler d’un jeu, qui se range dans ce rayon, d’ailleurs assez proche de Kosmopolit sur le concept. Si ce dernier vous a enchanté(e), ou bien si vous êtes curieux, lisez donc ce qui suit : je vais vous parler de Blabel, présenté dans sa version révisée au salon d’Essen 2024, par un auteur espagnol atypique, Tomás Tarragón (Ritual).

 

 

Blabel, comment ça marche ?

L’objectif de ce jeu coopératif est de construire en groupe la tour de Babel. Elle se matérialise par 6 cartes sur lesquelles sont dessinées 2 symboles : un matériau et une structure. Chaque joueur à tour de rôle devra faire deviner à ses coéquipiers quelle est la combinaison de symboles affichée sur la carte qu’il aura piochée, sans la montrer bien sûr.

 

« Milo Tchuli », c’est pourtant simple !

 

La communication est restreinte, ou plutôt « contrainte ». Pour donner des indications sur sa carte, on ne mime pas, on ne montre pas du doigt les illustrations des cartes en prononçant des mots… On ne parle pas Français, ni aucune autre langue connue d’ailleurs ! Oui, vous avez bien lu, mais rassurez-vous, c’est possible avec un peu de gymnastique.

En effet, chaque joueur possède un tout petit dictionnaire. Dans celui-ci, il y a « oui », « non », et un mot pour chaque type de matériau ou de structure (une dizaine de termes au total). Vous ne pourrez donc qu’employer les mots inscrits sur votre dictionnaire pour désigner les structures votre carte. Les « oui » et « non » de la tête sont malgré tout tolérés.

 

 

Mamuschka !

Alors comment s’y retrouveront les autres pour deviner votre carte, puisque la langue est fictive, et qu’aucun lien ne peut être déduit entre la phonétique et les objets ? Eh bien sans trop vous spoiler sans pour autant vous laisser dans le flou, voici l’idée : toute la magie repose sur le fait que les dictionnaires présenteront parfois des proximités sur certains mots, tout comme des langues de pays voisins. Par exemple, pour dire « eau » en Anglais, on dira « water », alors qu’en Allemand on dira « wasser ». Avec un peu d’oreille et en y allant à tâtons, un anglais et un allemand pourront ainsi se comprendre sur ce mot-là et quelques autres. C’est le même principe qu’utilise Blabel. Il s’inspire des mécanismes naturels qui nous permettent d’apprendre des langues.

Regarder une partie de Blabel est par ailleurs amusant, car c’est comme regarder une émission du « Kamoulox ». On voit des gens s’adresser à d’autres avec des mots improbables :

« Tchuli ? Tchuli ? »

« Ko Tchuli, Patouke ! »

« .. Padouk ? Ah !  Patouke -> Padouk ! »

« Ya Ya ! Patouke Padouk ! »

 

Un petit extrait d’une partie en live, ça vous dit ?

c’est ici

 

Les premières minutes, c’est le bazar, le chaos. On tente au hasard, on se perd. On se questionne, on tâtonne. Puis dans une succession d’essais et d’erreurs, on arrive à deviner quelques mots dans les langues voisines. On les oublie, puis on se les remémore. Lorsque la partie est bien avancée, on en traduit même certains dans des langues éloignées. Le jeu fait donc intervenir un peu d’oreille et de mémoire. Certains d’entre vous auront plus de facilités et viendront au secours des autres.

Lorsque l’on pense tenir le bon bout, en concertation, un joueur se désigne pour proposer les deux structures à deviner. Puis on passe au verdict. Le hic, c’est que tout le monde devra tenter sa chance un même nombre de fois, pas de joueur alpha. La partie sera remportée si l’équipe devine correctement 6 cartes en faisant moins de 5 fautes.

 

On se lance ! J’ai bon ?

 

Blabel est-il fait pour vous ?

Face à ce jeu fort original, c’est quelque part la principale question de cet article et je vais tenter de vous aider à y répondre. Si l’on se réfère à sa note BGG actuelle, basée sur la moyenne des votes du public, elle oscille autour de 6,6. On pourrait partir dans un préjugé de « ok game sans plus ». Ce n’est à mon avis pas tout à fait cela, plusieurs raisons peuvent expliquer cette note.

Blabel est issu d’un projet de financement participatif et a suivi de plusieurs étapes de développement ces dernières années. La première version (2021-2023) présentait quelques défauts d’équilibrage, et n’avait pas convaincu son public d’après les témoignages (d’ailleurs, Fouilloux en fait part dans ce DLV). Les dictionnaires ne fonctionnaient pas toujours, alors qu’ils sont la mécanique centrale. En quelque sorte, cette version aurait essuyé les plâtres, ce qui peut se ressentir sur la note. Celle dont je vous parle dans cet article, présentée à Essen 2024, a bénéficié d’une révision.

Blabel est un jeu clivant : il ne va pas fonctionner avec tout le monde. En quelque sorte, on aura tendance à l’aimer beaucoup, ou à ne pas l’aimer, car il demande de se plier à un exercice peu simple : ne pas utiliser sa langue natale (ni aucune autre d’ailleurs) durant quasiment toute la durée de la partie. Les non joueurs, les plus jeunes, les plus flemmards auront dans doute du mal. C’est pour cela que pour moi, il n’est pas un jeu familial, mais un jeu destiné aux joueurs initiés. On rencontrera la même réticence pour des jeux où il est interdit de communiquer : si certains les trouveront excellents, tout le monde ne répondra pas favorablement à cet exercice contre intuitif. De même, il peut être décourageant ou lassant de ne pas parvenir à intégrer ce que d’autres ont réussi à comprendre. Il faut donc avoir envie de se prêter au jeu pour qu’il fonctionne.

Une chose est sûre, la sauce ne prendra que si l’on y joue nombreux. Comptez 5 joueurs au minimum. L’intérêt sera limité en deçà, tout simplement car vous réduirez les chances d’obtenir des similitudes entre vos langues, pouvant faire tomber le tout complètement à plat en cas de trou dans la raquette. C’est une limite du jeu qui peut en partie aussi expliquer la note mitigée de BGG !

Le game design est donc osé et nécessite des joueurs réceptifs et en quantité suffisante. Mais lorsque les bonnes conditions sont réunies, l’effet est surprenant, réellement amusant et même gratifiant. C’est un véritable jeu coopératif, où l’entraide intervient et où on se marre. Tout comme Kosmopolit, si vous rentrez dedans, vous allez en garder un souvenir agréable et vouloir partager cette expérience. Si vous vous reconnaissez dans ces mots, alors c’est que Blabel est probablement fait pour vous !

 

Pour aller plus loin

La petite boite contient des propositions pour alléger ou augmenter le niveau de difficulté. Plusieurs lots de dictionnaires sont disponibles, avec plus ou moins de recouvrement entre les langues. On aura ainsi plus ou moins de facilité à faire le pont d’une langue à l’autre.

Aux dernières nouvelles, du moins de ce que je sais, il n’est pas (encore ?) localisé en France. Pour l’instant, il est éventuellement possible de se le procurer en prenant contact sur la page Kickstarter (mais rien de certain).

On reconnait dans Blabel la patte de son auteur, Tomás Tarragón. Ritual (bientôt localisé en France) m’a surpris par son originalité et sa capacité à faire entrer une équipe en cohésion (pour ne pas dire « en fusion » !) dans un jeu coopératif. Dans ce Just Played, Umberling vous le raconte si bien à travers son expérience vécue. Cette grande qualité va au détriment d’une certaine exigence : il faut rentrer dans le moule pour en profiter pleinement, ou bien vous passerez à côté. Mais quand on y est, on y est à fond ! C’est exactement la même chose avec Blabel. Mon intuition me dit que l’on a pas fini d’entendre parler de cet auteur.

J’espère avoir éveillé votre curiosité sur Blabel. Avant de vous laisser, j’en profite pour glisser un « merci » à l’association Osez Jouer ! (Périgny, Charente Maritime), pour me faire découvrir ces quelques pépites intéressantes et me permettre aussi de ramener mes boites favorites !

 

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1 Commentaire

  1. ihmotep 27/02/2025
    Répondre

    Excellent ^^. Très bonne référence dans le texte :), The Mind c’est impressionnant comme cela fonctionne sur un concept qui pourrait passer pour un poisson d’avril et Kosmopolit je l’utilise souvent en formation pour travailler l’écoute et le travail en équipe.

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