Les secrets de Warden Keene – tomb reader
On connaît Paolo Mori pour ses jeux de stratégie, du plus léger comme le tout récent nommé à l’As d’or Toy Battle ou l’excellent Blitzkrieg. On l’attend dans des mécaniques de choix et d’équilibres de pouvoir, comme dans Ethnos. Cependant, dans Les Secrets de Warden Keene, l’auteur italien s’est aventuré vers un horizon inconnu de nous : le narratif et l’énigme. Sans doute que Silvano Sorrentino, avec qui il signe ce titre, auteur des séries de Deckscape et Decktective mais également Mixtery (puzzle-énigme non localisé en France) y est pour quelque chose.
Balade parmi les pierres
Bonjour, je suis Warden Keene, le gardien du cimetière de Spoon River. Je viens de mourir, ma tombe est la dernière sépulture du cimetière. Warden Keene – 15 MAI 1925. Je compte sur vous pour entretenir le cimetière maintenant que je ne suis plus là. Vous verrez que toutes ces tombes recèlent des histoires… car les morts ont des secrets.
Nous sommes le nouveau gardien du cimetière, et Warden Keene, par ses écrits, propose de nous familiariser avec nos voisins silencieux : en lisant les tombes, l’on peut percer le mystère de la vie et de la mort de tout Spoon River. Les tombes sont différentes, elles présentent le nom, parfois illisible, la date de mort, de naissance pour certaines et d’autres choses qui nous attireront l’œil.

La première histoire sera une prise de connaissance avec les habitants du de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, puis chaque histoire sera plus ou moins indépendante des précédentes. Plus ou moins seulement : il vaudra mieux prendre quelques notes et jouer en ordre chronologique, car le jeu nous apprend à découvrir.
On peut mettre au jour les mystères que recèlent ces défunts au cours des énigmes. Et, lors de nos vagabondages entre les allées, il sera impossible de ne pas tisser des liens entre les noms et dates. L’œil s’arrête sur un détail, la mémoire s’accroche et nous pousse à rebrousser chemin, à vagabonder à nouveau.

Memento (Paolo) Mori
Les Secrets de Warden Keene est une évidence et une révélation comme l’a pu être Behind. Des tuiles ou des tombes, des énigmes.
La force de Warden Keene ne réside pas dans la complexité, au contraire, elle est dans l’évidence : essayer de déchiffrer ce que nous disent ces morts. Je me suis déjà surprise à me demander ce que racontaient les pierres tombales lors de visites de vrais cimetières. Faire des liens entre des noms, les épitaphes qui en disent long ou laissent des indices pour les seuls intimes des défauts. Transformer ces lectures superficielles mais profondes en jeu est aussi simple (en l’apparence) que génial.
Pour rester dans l’époque, la bonne idée est de ne pas avoir recours à de la résolution via appareil numérique. On aime percer les mystères, faire les liens, on attend d’en savoir plus sur ces familles, révéler les tragédies. il faudra savoir se contenter de ce que révèle l’écrit, les histoires ne seront pas approfondies. Le jeu saura vous réserver des petites surprises bienvenues pour rompre le rythme. Les auteurs et l’illustrateur savent amener au vagabondage de l’esprit, et s’en arrête là : le dépouillement donne cette pesanteur sourde, mais aussi ce côté vide des cimetières. Aucun “bruit”, au sens gameplay du terme, ne vient perturber notre résolution d’énigmes. Pas de choix à embranchements, pas d’adversité oppressante, juste cet inconnu silencieux qui nous pousse à la curiosité. Faire ce choix de concentrer l’expérience ludique sur cette (re)découverte permet à toute l’équipe créative de délivrer la sensation au plus près de l’intention.

Au vu du thème, on pourrait s’attendre à de la complexité, et à une difficulté qui va croissant, mais le niveau reste très accessible, complètement familial. Les énigmes ont toujours une résolution très logique.
J’aurais certainement aimé un peu plus de fil à retordre, en tant que férue de jeux d’énigmes et d’enquête, mais j’ai tout de même fini mon exploitation du cimetière heureuse : le moment était très agréable, on attend l’ultime énigme, la onzième qui saura nous surprendre, clore l’histoire de la ville et de ses habitants. On aimerait que des histoires se relient, on se surprend à rêver à une méta énigme, mais la surprise est ailleurs, et pas vraiment à mon goût, pas vraiment de bon goût tout court. Mais on a beau dire qu’il ne faut pas regarder la saison 6 de Lost, tout le monde pense quand même que c’est une bonne idée de le faire, et tout le monde est déçu. Difficile d’expliquer le pot-aux-roses sans gâcher cette dernière expérience, cette énigme de clôture qui tape à côté.

J’irai jouer sur vos tombes
À part ce dernier épisode, l’édition est au service du jeu et de l’expérience, comme sait le faire l’éditeur Bombyx. Peut-être pourriez-vous en douter parfois, mais tout tient, jusqu’au bout. Si le thème est la mort, elle est abordée de façon respectueuse, ni tragique, ni décalée, pas de fantastique ici. Les pierres tombales ont leur emplacement, et une fois mises en place, on n’osera plus les toucher malgré la curiosité. Le respect dû aux morts est bien ressenti, notre éducation sans doute, et la scénographie ne nous invitant pas à déranger ces tombes.
C’est une idée brillante, avec une mise en scène réussie. Elle manque à mon goût de profondeur et j’aurais aimé une autre fin.
J’attendais ce titre avec gourmandise depuis Vichy et les trois premiers chapitres que nous avions pu faire. J’ai passé un moment agréable, certaines énigmes m’ont régalée, mais j’attendais plus, je voulais creuser plus profond ce terreau prometteur. Les Secrets de Warden Keene propose une expérience différente du reste des propositions ludiques : j’ai envie de dire merci pour cette fraîcheur, comme la pierre, tout en réclamant une plongée en abyme plus envoûtante, une conclusion digne. Si le cimetière de Spoon River venait à se remplit de nouvelles tombes après 1925, j’irais jouer sur vos tombes, mais alors, il faudra plus qu’une idée brillante pour emporter à nouveau mon adhésion.

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