Les foulancements JDR : Octobre 2019

Les rôlistes ne se sont pas laissés effayer le mois dernier. Ils ont frissonné avec trois jeux dont nous vous avions parlé : l’anticipation apocalyptique de 2013, la fin d’un monde, la ferveur des cultistes japonais de Chtulhu no Kami, ou les terres glacées de la campagne pour Shaan.

Ce mois-ci, j’ai remis ma casquette de navigateur sur les eaux tumultueuses des jeux en devenir, les soutes chargées d’or. Durant mon voyage, j’ai payé plus que ma part pour découvrir de nouveaux rivages accueillants. C’est donc plus pauvre que je me présente à vous.

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Ils ont pris mes deniers

Vous, lecteurs de Ludovox, vous aurez probablement du mal à résister à Root le jeu de rôles. Oui, je parle bien du même Root qui en fait saliver plus d’un dans les boutiques de jeux de société, avec sa boîte aux couleurs chatoyantes et ses animaux tous guillerets, une pépite du jeu asymétrique que vous avez peut-être déjà déterrée de votre tamis. Après un très fort lancement, la campagne se tasse et devrait tout de même se finir autour des 5 000 contributeurs, un très bon résultat.

Dans un esprit « Robin des bois », ce jeu vous propose de jouer des vagabonds, des animaux hors du système qui vont sauver la grande forêt tout en accomplissant leurs objectifs personnels. Vous occupez des emplois pour des habitants de la forêt, peut-être avec des bandits à proximité ou un ours dangereux, mais vous prenez part également à la guerre. La marquise de Chat et des dynasties Eyrie vous engageront pour lutter contre leurs ennemis. Vous gagnerez en prestige ou en notoriété auprès des différentes factions et marquerez vos relations avec elles.

Ce jeu de rôles est un hack d’Apocalypse World, ce système de narration partagée où les échecs sont des moteurs de rebondissements de l’histoire et où vous troquez votre fiche de personnage contre un livret d’actions. Un kit de démarrage est disponible sur la page du kickstarter, et vous permettez de tester dans les dernières heures qui restent le jeu avant de succomber au charme de l’anthropomorphisme !

Pourquoi j’ai pledgé : l’ambiance Robin des bois, l’option transmédia avec le jds, l’anthropomorphisme, le système de jeu, je s’appelle (G)root.

 

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Restons dans la lutte des classes avec Reclaimer, ma sélection du mois dans la catégorie « complaisance envers l’écoterrorisme ». C’est la deuxième campagne de cette équipe créative. La première, SIGMATA: This Signal Kills Fascists (tout un programme, non ?) n’a pas été, d’après ce que j’ai compris, entièrement livrée comme elle avait été annoncée. Fort de son expérience, Chad Walker a décidé de changer son fusil d’épaule et de proposer un jeu complètement numérique où les paliers serviront à mieux rémunérer celles et ceux qui travailleront pour le jeu. Un discours qui colle bien avec le thème, à savoir la crise climatique et l’éco-insurrection. Le jeu promet d’être plus palpitant que de bloquer une place au Chatelet sous le regard de la police, puisque les premiers profils proposés donnent le ton :

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* Pavois : joueur d’équipe, observateur, instructeur d’exercices, centrale physique, balayeuse de salle SpecOps, ou char d’assaut mécanisé.
* Mesmer : assassin déphasé, voleur d’identité, contrebandier holographique, ou opérateur psychologique.
* Mindphaser : oracle cybernétique, maître investigateur/interrogateur, conseiller stratégique, ou éclaireur aux sens préternaturels.

On est dans un jeu à l’américaine, donc ça va défourailler comme à L.A. pendant une guerre de gangs, mes amis.
Les illustrations n’en font pas douter : cybernétique et pouvoirs étranges viendront donner du relief à des fusillades attendues et un univers désespérément technophile. Je continue d’être curieux malgré tout sur la manière dont ils traiteront le volet écologique qui va justifier cette débauche d’équipements dernier cri. Mais comment en vouloir à ces créatifs américains quand leurs présidents sont climato-sceptiques ? 

Comme Root, le jeu est également motorisé par l’Apocalypse (Apocalypse World, le système le plus hacké sur Kickstarter), mais pas que, on nous promet des ponts avec les systèmes de jeu plus traditionnels (entendez sans narration partagée). Selon que le thème sera bien traité ou non, j’aurais soit un ersatz de The Sprawl, le jeu de rôles du Cyberpunk motorisé à l’Apocalypse et traduit en français de belle manière, soit une pépite qui méritera d’être jouée pour ce qu’elle est.

Pourquoi j’ai pledgé : le thème, le choix des contreparties éco-compatibles, mon passif avec le genre cyberpunk.

 

chronique de l ombre

Troisième et dernier projet pour lequel j’ai jeté des piécettes : Les chroniques de l’Ombre.
« Le jeu de rôle mêlant Dark Fantasy et Voyages dans le temps qui vous amène sur la lointaine planète de Mohaat. […] L’univers des Chroniques de l’Ombre est un mélange de genre, mêlant Fantasy et Science-Fiction (sans oublier quelques joyeusetés Lovecraftiennes). »

Cela pourrait ressembler à une blague de coquins qui se seraient dit : « Et si on mélangeait tous les thèmes qui marchent pour appâter tout le monde et être sûr de financer notre création ? ».
Jeu français oblige, les auteurs vous épargnent la motorisation par l’Apocalypse si tendance sur Kickstarter, mais le système est vendu comme simple, et le personnage est prêt à jouer en quelques minutes (reprenant ainsi l’idée des livrets du système Apocalypse World suscité).
Les illustrations du projet, nombreuses et de belle facture, vendent du rêve, mais entrent en pleine concurrence à ce niveau avec Gods (voir chapitre plus bas).

Bon alors, pourquoi j’ai craqué ? D’abord pour l’approche en 10 quêtes, qui fait entrer l’ouvrage dans la catégorie des tout-en-un : à la fois les règles et le scénario. Une dizaine de scénarios, ça peut sembler court, mais le marché français, investi déjà en la matière par des éditeurs comme les XII singes, aime ce genre de prêt-à-jouer qui peut éventuellement déboucher sur davantage si vraiment l’équipe de joueurs devient accro. À vrai dire, le financement participatif se semble plus taillé pour la création épisodique et les projets conceptuels que pour la traduction de gammes, mais on y reviendra. Côté univers, le patchwork d’influences, dont certaines un brin manga, me fait penser à un Anima (jeu de rôles espagnol traduit en français), mais avec des règles simples : ceux qui se sont essayés à Anima savent combien ses règles d’inspiration Final Fantasy sont in(di)gérables pour un MJ avec un emploi du temps chargé.
Évidemment, l’appréhension de voir les mélanges annoncés à coups de punchlines mal s’imbriquer me font rouler une goutte de sueur sur la tempe, mais le format campagne leur laisse le loisir de bosser la cohérence et de réussir leur pari. Enfin, j’aime Toulouse, j’aime Avalon, je ne peux qu’aimer des Toulousains qui s’appellent Avalon studio. Oui, dans les achats compulsifs, il y a aussi une part d’affect complètement irrationnelle…!

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Pourquoi j’ai pledgé : le voyage dans le temps, le format en 10 quêtes, la simplicité du système, le foisonnement graphique.

 

Les plans à l’intérieur des plans…

Avant de parler des projets que mes cales pleines d’or ne verront pas, faisons une escale autour de deux îles qui font office de comptoir des Indes…

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► Guillaume Tavernier, illustrateur, s’est fait connaître avec une page Facebook « Cartes, plans et PNJ » et sur un Tipeee grâce auquel il a pu publier deux superbes livres, Tahala et Longue-Ville, et lancer la maison d’édition De Architecturart.
Après un foulancement réussi sur la plate-forme GameOnTabletop (GOT), La Seigneurie de Borth, il quitte l’inspiration pour les jeux de rôles à tendance médiévale réaliste pour lancer un nouveau jeu de rôle med-fan centré sur l’exploration de territoires hostiles, Adventures in Austerion.

Dans une boîte avec moult accessoires aux belles illustrations, et notamment des cartes (son péché mignon), il espère s’adresser aux néophytes de notre loisir. La thématique médiévale-fantastique où on explore des lieux en avançant de case en case (Dungeon Crawling) hérite d’une longue tradition forgée aux lancers de dés à 20 faces  ; l’angle de l’initiation en français sonne donc comme l’originalité agréable du jeu. Si l’esthétique prime pour vous sur le reste, vous pouvez vous rassurer sur le résultat final, calé au millimètre.

Josselin Grange s’engouffre danslokation l’ouverture pendant qu’il reste de la place.
Sous l’angle d’un hacker qui viendrait pirater des plans cadastraux et vous les envoyer directement sur votre portable, son projet Lokation s’adresse aux meneurs de jeu (MJ) amateurs de contemporain ou de futur proche.

Ici, il s’agit d’un livre (et non pas de planches séparées comme pour la Seigneurerie de Borth précédemment citée), avec des plans, des cases, des plans avec des cases… et des vues 3D.
Avec le manque de temps patent des MJs qui prennent de la bouteille, la carte de crédit risque bien de chauffer !

 

Ils n’auront pas mon trésor !

Comme on ne peut pas participer à tout, voici les jeux de rôles desquels je me suis détourné.

La Suède est souvent très bien accueillie dans l’hexagone, et ses productions ludiques trouvent souvent preneurs parmi les éditeurs friands de traduction. Après Arkhane Asylum qui a annoncé vouloir traduire la dernière édition de Kult, c’est Black Book Editions (BBE) qui lance un financement participatif de Trudvang Chronicles.
Tels des « diesel », les hommes en noir comme on les nomme, enchaînent les projets sans faire transparaître une ligne éditoriale bien claire. Ils nous assurent que les précédents foulancements avancent bien et qu’ils rattrapent leur retard légendaire (5 ans de retard pour la livraison de Pavillon Noir…). Mais même sur les traductions, les livraisons souffrent de chaos chroniques (Interface Zero).

Ldark runeses joueurs de jeux de société ont vu la mode nordique débarquer depuis bien longtemps. Des gentils vikings, des méchants vikings, des dieux nordiques influents, des jeux de runes… La vague est large : Des barbares musclés en jeux vidéo, en séries, en BD. De sorte que j’ai l’impression d’avoir fait le tour de la question. Pour y toucher sans trop en avoir l’air, maintenant les éditeurs mélangent les genres. Mixer les différentes mythologies, comme dans le projet participatif Dark Runes de l’année dernière, ou plonger les vikings dans une course à la survie avec Hel, the last Saga (prochainement sur Kickstarter).

trudvang-ludovoxEst-ce la raison qui me fait trouver Trudvang Chronicles terriblement banal ? La partie vidéo live façon role n’play ne m’a fait sentir de twist particulier. Le matériel, le livre de base, un bestiaire, une carte du monde, des fiches de jeu et un écran avec un dragon dessus, pour un ticket d’entrée à 100 euros.
Les hommes en noir ne s’en cachent pas, comme il y a beaucoup de campagnes participatives, la durée de celle-ci sera d’une semaine seulement. Vous pourrez y jouer un humain, un elfe, ou un nain, vous pourrez lancez des d20, jusque là, on se sent comme à D&D5. Mais en combat, attention, tout sera différent puisque vous allez substituer au d20 un 1d10, explosif. C’est disruptif. Vous l’aurez compris, Trudvang Chronicles s’inscrit dans une très grande continuité des jeux avec beaucoup de bonus, de combats et de blagounettes chargées en testostérone. Financé à plus de 800%, vous le verrez dans toutes les bonnes crémeries dans quelques années.
Question subsidiaire : est-ce que ce genre de traduction sans grand risque mérite un financement participatif ?

Pourquoi je n’ai pas pledgé : thème vu et revu, trop long délais de production de l’éditeur, le système de jeu.

The Nuadan Chronicles avait beaucoup pour me faire « hyper ». Non, pas sa baseline un peu frelatée : Electro-Fantasy, sérieusement ? Mais la vidéo du projet avec les efforts sur la voix-off envoie du lourd, et du post(-post ?)-apocalyptique avec des sombres secrets et de la magie, et une touche de celtique… Oui, je me projetais bien derrière un écran, à faire arpenter à mes joueurs cette nouvelle terre comme à la bonne époque de Dark Earth (bouhhh, le vieux…). Parfois, c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures recettes ! Et si les personnages 3D me semblent moins réussis, les illustrations laissent l’imagination facilement vagabonder, entre action, exploration et trouvailles magiques ébouriffantes.

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Mais voilà, tout s’est gâté quand j’ai téléchargé le kit de démarrage.
Téléchargez toujours le kit de démarrage avant de pledger, c’est mon conseil du mois. Déjà un kit rapide qui fait 103 pages effraie, n’ayons pas peur des mots. Je n’ai pas été convaincu par la maquette, sans doute trop peu qualitative en rapport avec les illustrations montrées par ailleurs. Et surtout un système avec 10 caractéristiques (y’a que chez Talsorian que je le supporte encore), une feuille de personnage fouillis, beaucoup de stats blocks… Au final, l’ensemble m’a paru énormément convenu. Sans doute les auteurs ont mis tout leur cœur dedans, mais pas grand chose ne m’a fait voyager à la lecture du quickstart.

Pourquoi je n’ai pas pledgé : règles vues et revues, trop de travail pour le maître de jeu (MJ).

 

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Gods n’est pas un mauvais prétendant. C’est un concurrent sérieux des Chroniques de l’Ombre avec ses graphismes léchés, plutôt tendance gothique que godique si vous m’autorisez l’expression. Julien Blondel, le monsieur derrière le Vermine du mois précédent, est un des co-auteurs, et son expérience est plutôt rassurante pour un foulancement.

Création française, elle justifie également parfaitement son passage par Ulule pour voir si le concept suscite l’adhésion.
Et a540454f54322e5728c521fd1195777ffdhésion il y a, puisque la campagne a été financée en 2h, tout va bien pour elle.

Gods vous propose de jouer des Elus, des gens qui sont là pour faire comprendre au peuple qu’oublier les anciens dieux, c’est pas bien, et que bientôt ces derniers fouleront à nouveau les Terres Sauvages.
Dans leur quête, ils seront aidés par leur Eclat, un objet imprégné du dieu qui assurera le lien entre divin et humain.
Blondel signe ici un nouveau système de jeu, Totem (déposé chez Agathe Studio, bizarrement), qui fonctionne au d10 avec caractéristiques, compétences et réserves.

L’idée des Eclats me fait diablement penser à Bloodlust, le principe des Elus et le style graphique s’approche quand même bigrement de Mournblade, et le jeu prétend offrir des one-shots dans la tradition de la Sword and Sorcery mais je ne vois pas bien comment on peut tisser une histoire de relation progressive entre un dieu et son Elu sur une seule séance de jeu. C’est un jeu de mystères (mais avec des one-shots), mais pas d’horreur (mais avec des sujets aaadultes), qui passe par la mémorisation d’une bonne partie des pages de livres épais (740 pages cumulées pour Le livre de règles et livre de l’Oracle) avant de pouvoir en restituer les multiples secrets à découvrir.
Au vu du coffret proposé, au poids nous serons gagnants, par contre en amusement autour de la table, c’est un autre objectif. Les époques changent, les histoires aussi. Personnellement, le mythe de l’Elu providentiel investi d’une mission sacrée m’émeut moins que par le passé, et si dans les livres, le tragique nous fait vivre des émotions fortes, sur un groupe de joueurs en train de machouiller des pizzas, ce fameux groupe qui viendrait préparer l’avènement du retour des Dieux, je le sens moyen.

Pour couronner le tout, Arkhane Asylum souffre comme beaucoup de gros éditeurs français d’être perfusé au foulancement, avec une réputation sur des problèmes de livraison qui commence à s’installer.

Si je salue l’effort de cet éditeur à faire pour une fois de la création française plutôt que de la traduction (Vampire, Witcher, Tales from the Loop…), je crains que ce jeu ne soit pas très représenté sur table. N’hésitez pas à me détromper si ce jeu vous intéresse !

Pourquoi je n’ai pas pledgé : beaucoup de choses déjà existantes ailleurs, des supposés avantages qui se contredisent, une forme à l’ancienne.

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J’en profite pour vous parler d’une vidéo sur internet, La brève, qui parle entre autres des financements en cours. Je vous y renvoie car ils parlent du foulancement des XII Singes, le Cabinet des Murmures beaucoup mieux que je ne saurais le faire – et de Chtulhu No Kami.
Ce Cabinet prend place dans une uchronie de l’ère napoléonienne où les joueurs interprètent des Esprits qui « hantent » le corps d’un médium. Le jeu offre un concept étrange (un arbitre chez les joueurs), mais l’éditeur aime ces prises de risque calculées.
De mon côté, j’attends toujours le lancement d’Imperator.
Les auteurs m’ont assuré qu’il était toujours prévu pour octobre 2019.
Peut-être en parlerons-nous le mois prochain !

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